L'ADAN reprend ses animations et entre à l'Etablissement pénitentiaire pour mineurs de Quiévrechain

Les EPM - Etablissements Pénitentiaires pour Mineurs, un concept d’incarcération pour les mineurs apparu au début des années 2000. 

En 2002, la loi d’orientation et de programmation pour la justice (LOPJ) est promulguée. Elle prévoit de renforcer le dispositif de prise en charge des mineurs délinquants. Ainsi, pour la première fois en France, la construction de sept établissements pénitentiaires entièrement dédiés et adaptés à la prise en charge des mineurs est décidée, assortie d’un concept novateur. 

Si l’établissement pénitentiaire intègre des exigences de sécurité carcérale, il place l’éducation au cœur de la prise en charge de ces jeunes détenus, avec l’objectif de préparer leur sortie. Il répond aux principes fondamentaux des règles pénitentiaires européennes (RPE) adoptées par le Conseil de l’Europe en 2006 et notamment celle exigeant la séparation totale entre adolescents et adultes incarcérés. En 2007, quatre établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM) pouvant accueillir chacun 60 jeunes détenus âgés de 13 à 18 ans ont été livrés à proximité de Valenciennes, Lyon, Toulouse et Marseille. Trois autres sites ont ouvert courant 2008.

 

Le service éducatif de l’établissement pour mineurs de Quiévrechain inscrit sa démarche dans ce mouvement de démocratisation de l’accès à la culture, facteur puissant d’insertion social, de valorisation de l’estime de soi, en souscrivant à tous les dispositifs et appels à projet. Pour ce faire, il a établi et fait vivre une dynamique de collaboration et de partenariat avec des opérateurs du secteur associatif.

Forte d'un expérience de 15 ans d'interventions ininterrompue en milieu pénitentiaire et fidéle à sa vocation d'origine et aux engagements de son président fondateur, Jean Denis Clabaut, l'ADAN reprend ses interventions en signant une convention avec l'EPM de Quivrechain pour une première période rénouvelable du 08 juillet 2025 au 31 décembre 2025. L'ADAN organisera 9 ateliers et une journée du livre au sein du SE-EPM de Quiévrechain.

28 / 11 /2025 - Patrice Dufetel - Poésie en prison - « Tu as marqué des points » m’a dit l’un d’entre eux

Patrice dufetel

Patrice Dufetel Poéte - Président du Prix de Poésie de la Francophonie des Hauts de France - Vice Président Auteurs des Hauts-de-France 

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Nature de l’intervention : Atelier d’écriture à partir de mon recueil « Le roi de personne » publié aux Editions Henry en 2024.

Modalités d’intervention : Arrivée à 13h30. Passage et contrôle à la réception. Portable laissé dans un casier sécurisé. Accueil par le coordinateur du Pôle Activités, Mr HALOUANE. Accompagnement par un gardien vers la salle d’intervention. Présentation de l’éducateur accompagnant l’atelier. Dialogue avec l’éducateur pour présenter l’intervention. Arrivée des 3 participants à l’atelier.

Durée de l’intervention : L’atelier débute à 14h et s’achève à 15h30.

Matériel utilisé : Une liasse de papier et des stylos. Le recueil qui sert de thème à l’atelier.

Déroulement : Je me présente aux 3 jeunes en tant qu’écrivain-poète et intervenant de l’ADAN. J’explique en quoi consiste l’écriture de la poésie et ce en quoi cette écriture diffère du langage courant. Ensuite, je demande aux 3 jeunes de se choisir un prénom (qui peut être différent de celui qu’ils portent à l’état-civil). Le but est de leur offrir une nouvelle identité. Puis je leur demande de choisir un mot qui symbolise un changement qu’ils voudraient apporter à leur personne.

Alors arrive la lecture du poème que j’ai extrait de mon recueil et qui exprime l’état d’esprit d’un marginal qui erre sur les routes. A partir de ce poème, je demande aux 3 participants de choisir un autre mot. Avec les 2 mots retenus que je fais répéter à chacun avec le prénom qu’il s’est choisi, je leur propose d’écrire une phrase.

Chacun lit sa propre phrase. Ensemble, nous essayons de les assembler afin de former un petit poème. Nous lisons ensemble le poème constitué. Nous recommençons l’exercice avec un autre poème. Les séquences s’enchaînent.

Vers la fin de l’atelier, sans que je les y invite, les participants décident de transcrire la totalité de l’atelier. Ils font quelques suggestions, corrigent et réécrivent. Au bout de 4 exercices, nous obtenons un poème de 12 vers.

Nous échangeons sur le sens du poème. Les jeunes me questionnent. Ils questionnent l’éducateur. Avant de nous séparer, ils viennent tous me saluer.

Bilan de l’intervention : Ma 1ère remarque est qu’il y a eu une vraie écoute de la part de ces 3 jeunes et en poussant plus loin, je dirai qu’ils ont montré un certain intérêt pour cet atelier que j’ai voulu ludique et de nature à leur faire exprimer des choses personnelles.

Les références à la mère, à la tribu, à l’avenir, m’ont touché. Il y avait aussi le besoin qu’on leur redonne de la confiance.

« Tu as marqué des points » m’a dit l’un d’entre eux après m’avoir demandé mon avis sur la jeunesse, puis sur eux précisément.

Ce qui m’a aussi marqué, c’est le respect pour l’éducateur et pour moi-même qu’ils ont écouté. A la fin de l’atelier, je leur ai demandé d’écrire une phrase sur leur éducateur et sur moi-même. Ils l’ont fait avec amusement mais aussi avec une forme d’affectivité.

A noter qu’un atelier d’1h30 me paraît la bonne mesure pour maintenir l’attention mais qu’au-delà, ce serait plus difficile. Je pense que l’écriture poétique, autant que d’autres formes d’écriture, est un bon support pour faire ressortir certaines colères.

J’ai évoqué la mémoire d’écrivains célèbres ayant connu la prison comme Albertine Sarrazin ou plus proche de nous René Frégni.

Remarques : Les participants ne connaissaient pas, semble-t-il, la nature de l’atelier en amont. Mais au moins n’ont-ils pas été en butte à des préjugés. Nous nous sommes découverts sur le vif. Peut-être est-ce mieux ainsi !

J’ai offert un exemplaire de « Le roi de personne » à l’EPM, remis en mains à l’éducateur. J’ai aussi beaucoup apprécié la présence de cet éducateur, très à l’écoute et offrant une bonne médiation entre moi et les participants. Le nombre limité de participants est une clé pour la réussite de ce type d’atelier.

Conclusion : C’était, en ce qui me concerne, une 1ère expérience, et mon impression est que si nous tentons d’apporter de « petits riens » à ces jeunes, disons un cadre et de la confiance, eux-mêmes nous apportent beaucoup. Et que sans cet échange, rien ne vaut. Je suis conscient que tous les ateliers ne se passent pas de manière aussi favorable et je reste prudent sur la portée de nos interventions. Mais je suis assez heureux d’y avoir participé et d’avoir pu élargir la portée de mon engagement dans l’écriture.

22/10/2025 - Brigitte Cassette- « Soif d'amour et de reconnaissance. »

V florian b cassetteValérie Florian Référente ADAN Interventions pénitentiaires en compagnie de Brigitte Cassette Auteure Jeunesse, passée Présidente Auteurs des Hauts-de-France ADAN 

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Les hauts murs d’enceinte du bâtiment sont coiffés de rouleaux de fils barbelés. Premier étonnement de ma part, puisqu’après des années d’interventions dans les prisons des Hauts de France réservées aux adultes, je pensais que l’établissement de Quiévrechain, spécifique aux mineurs, serait d’aspect moins austère. Il n’en est rien. Après information auprès d’un surveillant, il me confirme aussi que l’espace de détention individuel répond, comme chez les adultes, à l’appellation de « cellule » ; réserve faite, parfois, selon les surveillants, de lui préférer le vocable de « chambre ».

Les jeunes inscrits à l’atelier d’écriture sont quatre, de 15 à 17 ans environ. Trois jeunes gars pour l’instant, puisque la fille arrivant d’un autre bâtiment avec son surveillant se fait attendre…les adolescents n’ont pas choisi de participer à cet atelier, celui-ci faisant partie de leurs obligations diverses de la journée.

Pour l’intervenant, ce cas de figure me parait toujours plus délicat. Il faut savoir intéresser au-delà des à priori, des certitudes formatées, des rejets liés à l’apprentissage, des lacunes qu’ils veulent nous cacher, du désintérêt assumé pour l’écriture et la lecture lié à leur âge…Pendant l’attente de la jeune fille, je peaufine l’installation du petit matériel ; stylos, feutres, papier…l’éducateur à mes côtés est bienveillant, souriant, détendu ; il connait bien « ses » jeunes, ça se voit. Il connait leurs personnalités, leurs parcours et, à travers leurs cheminements, leurs points forts ainsi que leurs points faibles qui les ont conduits en ce lieu…

La jeunne fille est enfin arrivée. Je peux commencer. Tour de table, présentations, description du métier d’auteur, de l’importance de l’écriture dans la société…Ils se montrent intéressés, réactifs, curieux. Je suis agréablement surprise. Je les sollicite à travers le dessin d’un arbre que je trace au feutre sur le paperboard, dont les branches multiples représentent les diverses catégories de métiers liés à l’écriture : presse, dramaturgie, chansonniers, cinéma, télévision, romanciers, etc…

Vient ensuite le moment de l’exercice véritable que j’ai intitulé « L’enfant Inconnu ». J’étale sur la grande table les portraits couleurs d’enfants très typés issus des cinq continents (africain, irlandais, chinois, russe, tahitien…). Je fais travailler les ados en binôme afin qu’ils développent une certaine complicité au fur et à mesure de l’exercice. Ensemble, ils doivent donner un prénom à l’enfant choisi, identifier ou inventer son pays d’origine, construire sa famille, en un mot raconter son histoire, ses talents et ses failles que tout être humain possède. Pour faciliter leur tâche, je leur ai préparé des questions. L’exercice se déroule bien, malgré quelques chamailleries inévitables dues à des différences de points de vue et de choix entre les jeunes.

Ce travail en binôme les oblige justement à créer entre eux des accommodements pour leur apprendre à éviter les conflits. Il leur permet aussi d’extraire des souvenirs de leur propre parcours de vie pour s’en inspirer et pour bâtir l’histoire de cet enfant fictif dont ils peuvent à loisir le sortir de l’ornière, le sauver de son passé et embellir son futur.

Lors de la restitution de ce premier exercice, je m’apercevrai toutefois combien l’entourage familial, amical, social, sociétal et même musical (clips violents) imprègne ces jeunes adolescents bien malgré eux. L’un des garçons, lisant à haute voix le récit commun qu’il a formulé avec son camarade, restitue une vie de misère, assez courante sur les ondes et réseaux … du style « le bébé de Tahiti a été adopté par un couple français parce que ses parents d’origines étaient toxicos, sa mère buvait et qu’ils voulaient revendre leurs organes pour acheter de la drogue parce qu’ils étaient en manque »… Hummmm…mouais…passons…

Loin d’être romantique, cet extrait de leur fiction reflète leur environnement cru, celui dans lequel ils ont probablement grandi….heureusement que l’avenir créé pour cet enfant fictif est plus lumineux « la petite fille devient une grande star de piano internationale et elle voyage dans le monde entier… ».

Bon. Au moins du positif. Les deux jeunes ont su faire sortir leur enfant de l’ornière dans lequel il était embourbé pour lui façonner un avenir brillant, sous les projecteurs, preuve que leurs rêves ne sont pas morts…preuve aussi de leur soif d’amour et de reconnaissance…

Le bilan de l’exercice est très satisfaisant. Les deux récits ont été dévoilés. Il y a eu pas mal de rires, d’échanges, d’excitations à la découverte de bonnes idées ou d’idées farfelues... ; le tout dans un climat joyeux.

Il reste 45 minutes à combler avant la fin de l’atelier. Je décide de lancer un second exercice simple et rapide. Cette fois, les jeunes travailleront seuls.  Tirage au sort de perles de couleurs basiques (rouge, bleu, jaune, vert, blanc). Je leur propose de lister 5 mots ou plus, associés traditionnellement à cette couleur (bleu =océan ; rouge=tomate ; vert= sapin ; jaune = soleil etc…) 

Très consciencieusement, ils se penchent sur leur feuille, mordillent leur stylo, réfléchissent, écrivent, s’appliquent...au bout d’une dizaine de minutes, je leur demande de restituer leur liste à tour de rôle, à haute voix, avant d’inclure ensuite un seul mot de cette liste dans un texte court…

Premier jeune : ROUGE comme : sang, tomate, fraise, feu…Très bien…

Deuxième jeune : BLEU comme : mer, ciel, océan, myosotis…ParfaitTroisième jeune : VERT comme : pelouse, sapin, la beuh verte… La quoi ? demandais-je à l’éducateur en me tournant vers lui.  Il m’adressa un sourire gêné et amusé. Le jeune reprit : ben oui… la beuh verte…quoi ! Aaaahhhh ! oui …d’accord…je vois…pourquoi pas…la beuh… VERTE. Bon, passons…répondis-je avec un mélange d’amusement et de consternation.

La séance se termina par un ultime quart d’heure musical, accordé aux jeunes par leur éducateur via la télévision de la bibliothèque qui crachait des clips de musique rap pour leur plus grande joie.

J’ai trouvé ces gamins attachants. Des lacunes énormes, une soif inextinguible de reconnaissance, une fragilité certaine, un désarroi réel qu’ils cachent en roulant des mécaniques...je demeure néanmoins consciente du mal qu’ils ont causé à autrui pour en arriver là. J’espère qu’ils trouveront la force de changer de chemin à leur sortie.

Belle expérience que celle-là.

1/10/2025 - Florian Galasse - « Je parviens progressivement à les intéresser ... soudain »

Images copain

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Trois garçons participent aujourd’hui à l’atelier. Dès le départ, l’un d’eux annonce qu’il n’a pas envie d’être ici et qu’il ne fera rien. Il reste debout, planté à la fenêtre. 

J’entame l’atelier avec les deux autres, accompagné d’une éducatrice.

Ils sont très dissipés (à tel point que l’éducatrice leur demande ce qu’ils ont pris) et je survole donc la partie théorique, car leur concentration est faible. Néanmoins, je parviens progressivement à les intéresser et ils s’investissent davantage lorsqu’il s’agit de dessiner.

En fin de séance, alors que nous rangeons, le garçon à la fenêtre agresse soudain l’un des autres en lui reprochant de l’avoir « regardé de travers ». S’en suivent des insultes et menaces verbales et les deux garçons se tiennent face à face, le visage à 20 centimètres l’un de l’autre. J’essaie de m’interposer et de les raisonner mais les coups partent. L’éducatrice déclenche l’alarme. En attendant les surveillants, la bagarre est violente et je prends moi-même quelques coups. Enfin, une demi-douzaine de gardiens arrive et renvoient les jeunes en cellule.

L’éducatrice me confie ensuite qu’elle n’est pas étonnée car il y avait déjà beaucoup de tension entre ces deux jeunes depuis quelques temps. J’avoue m’interroger quelque peu sur la pertinence d’inscrire deux garçons qui ne se supportent pas au sein d’un même atelier.

L’expérience m’a confronté à un public réellement complexe. Les séances sont épuisantes, mais elles deviennent gratifiantes dès qu’on parvient à intéresser des ados pourtant réfractaires au départ.

24/09/2025 - Florian Galasse - « De toute façon, les bons livres sont adaptés en films ! »

Galasse stylise

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Trois filles et trois garçons participent aujourd’hui à l’atelier. L’une des filles de la première séance a tenu à revenir (c’était la plus intéressée). L’un des garçons est celui qui avait refusé de rester la première fois : visiblement, il en a entendu du bien et veut tenter l’expérience. Les autres sont des nouveaux participants. 

Cette fois nous sommes accompagnés d’un nouvel éducateur.

Bien que les ados déclarent toujours n’aimer ni la lecture, ni la BD, la rencontre démarre bien mieux que celle de la semaine dernière.

L’un d’eux affirme ne pas comprendre l’intérêt de lire puisque « de toute façon, les bons livres sont adaptés en films ». Je profite de l’occasion pour leur expliquer les avantages des livres par rapport à leurs adaptations : la richesse du langage, l’imaginaire, la liberté d’interprétation… L’éducateur appuie mon propos avec des remarques pertinentes.

Nous enchainons ensuite sur les bases théoriques que la création d’un BD : le sujet, le scénario, le storyboard, le crayonné et l’encrage.

Puis vient le temps du passage à la pratique. Même si les ados restent plus dissipés que le public adulte auquel j’ai affaire d’habitude, la séance se déroule relativement bien. Ils acceptent de dessiner et se montrent intéressés par les techniques que je leur transmets.

17/09/2025 - Florian Galasse - « Un baptême en prison pour mineurs »

Photo galasse

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Bien qu’habitué à animer des ateliers en milieu pénitentiaire, cette rencontre avec des détenus mineur est une première pour moi. Sans appréhension particulière, je m’attends néanmoins à ce que cela soit beaucoup moins simple qu‘avec un public adulte.

En effet, s’il s’agit pour moi d’un baptême en prison pour mineurs, j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de travailler avec des ados, et je sais par expérience que ce n’est généralement pas le public le plus facile. Mais à vrai dire, c’est aussi cette « nouvelle difficulté qui m’a poussé à tenter l’expérience : J’aime explorer de nouveaux horizons et enrichir mon parcours.

À mon arrivée, je suis accueilli par monsieur Abderrahmane HALLOUANE, mon contact pour ces ateliers, avec qui le courant passe immédiatement très bien ! Il m’informe que j’aurai un public mixte composé de 3 garçons et 3 filles âgés de 16 à 18 ans.

Outre la tranche d’âge, la principale différence avec les ateliers que j’ai pu donner précédemment (que ce soit en CNE, UDV ou MA), c’est que cette fois les participants ne sont pas ici sur la base du volontariat. Comme prévu, cela change également complètement la donne !

Les six ados arrivent et commence directement par dire que ça ne les intéresse pas, qu’ils détestent la BD, voire que ça les fait vraiment « ch… » d’être là. L’un des garçons repart finalement aussitôt pour cause de rendez-vous avec sa psy, et un autre demande à partir.

Me voilà donc en compagnie de trois filles et un garçon, ainsi qu’une éducatrice. L’atelier peut commencer… Je commence par me présenter, expliquer ce que je fais et ce que je leur propose mais ils sont très dissipés. Pour une fois je ne suis pas seul et j’avoue que la présence de l’éducatrice m’aide beaucoup car elle est la seule à écouter et à poser des questions.

Petit à petit, je réussis à les intéresser et un échange commence alors à se créer. L’une des filles, cependant, reste totalement réfractaire : elle préfère provoquer. Je la recadre immédiatement en lui répondant que je ne suis pas ici pour parler de ma vie privée.

Elle passera le reste du cours à ignorer les consignes, mais les deux autres filles et le garçon se montrent de plus en plus intéressés.

Un vrai dialogue finit par s’installer, et ils semblent ravis de dessiner en suivant mes conseils. Seule la « rebelle » refuse de toucher au papier et au crayon. Peu importe, je préfère me concentrer sur ceux qui jouent le jeu.

La séance se termine cordialement et je suis ravi d’avoir pu aboutir à ce résultat malgré les difficultés rencontrées au départ.

01/08/2025 - Guillaume Le Chevalier - « C’est quoi, une île ? »

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Des prisons, nous avons en tête une image froide et austère. La vue en est écorchée par les barbelés s’accrochant telles des ronces aux grilles ou murs encadrant la bâtisse.

Derrière cette réalité, l’EPM affiche un autre visage, plus avenant, à mon arrivée. L’accueil s’est fait par le souriant directeur d’établissement, qui m’avait déjà contacté par téléphone le matin même. Tout en me guidant vers les bureaux de l’équipe éducative, monsieur m’explique les grandes lignes du fonctionnement de l’EPM, et les fonctions des différents bâtiments.

Une éducatrice m’amène vers la salle de culte, qui sert également de local d’activités.

Après quelques minutes de discussion, trois jeunes arrivent, accompagnés par un surveillant. J’apprends que le 4e garçon inscrit à l’atelier ne viendra pas. Nous attendons une jeune fille.

Les trois garçons me saluent poliment, me serrent la main. Ils semblent bien s’entendre, et le contact apparaît chaleureux et respectueux entre l’éducatrice et les adolescents, ce qui contribue à l’apaisement d’une légère appréhension de ma part.

Ma présence les intrigue, ils me questionnent.

Nous faisons les présentations. En attendant la jeune fille, je les questionne sur leur emploi du temps, les ateliers, la façon dont ils occupent leur temps.

Nous décidons d’engager l’atelier. Je me présente rapidement, et leur explique que j’ai dû changer le contenu de mon activité récemment, n’ayant pu préparer l’activité photos-poèmes comme je l’aurais voulu. Les jeunes apparaissent rassurés, soulagés de ne pas être dans l’obligation d’écrire des poèmes. J’annonce donc les grandes lignes de l’activité que nous entamons, sur le thème du portrait, sans trop en dire.

Je débute sur la lecture de l’un de mes premiers textes édités : « C’était un matin », courte nouvelle qui s’avère être une introspection imagée de moi-même. Les jeunes écoutent, du début à la fin, attentivement, ce que je ne manque pas de leur remonter par la suite.

L’adolescente arrive pendant la lecture, s’installe sans déranger.

Une discussion s’engage sur leur compréhension du texte, après la lecture. Chacun s’exprime sur son ressenti : exprimer des sensations, ou des émotions, les différences entre ces deux items ; la difficulté de faire une introspection ; le rêve, la réalité, le rêve est-il l’expression d’une réalité ?

La jeune fille paraît plus en retrait, cependant chacun y va de sa participation, y compris l’éducatrice.

L’un d’eux remarque une « mallette en bois » que j’ai posée sur une table derrière moi, volontairement sans en expliquer le contenu. Je lui réponds que nous l’ouvrirons si nous avons assez de temps en fin de séance.

Nous passons à la deuxième étape : « l’île-portrait ». Je leur distribue quelques feuilles blanches, quelques crayons gris ou de couleurs.

Il s’agit, étape par étape, de se représenter telle une île :

  • Dessiner le contour d’une île.
  • Se représenter par une croix ou autre symbole sur l’île
  • S’il y avait un seul objet à emmener sur l’île, quel serait-il ?
  • Y a-t-il une grotte ? Où se situe-t-elle ? Est-elle profonde ? Peut-on y pénétrer sans danger ?
  • Y a-t-il une montagne ? Est-elle franchissable ?
  • Peut-on accéder à l’île ? Qui peut y entrer ? Comment ? Peut-on en ressortir ?
  • Et toi, peux-tu quitter ton île ? Peux-tu y revenir ?
  • Y a-t-il un jardin secret ? A-t-on le droit de savoir ce que tu y fais ? Qui a le droit de le savoir ?

Chacun y participe, à sa manière, y compris l’éducatrice. Les discussions entre eux, avec leur accompagnante, et moi-même, sont permanentes. Aucun d’entre eux, même assis chacun à sa table, ne peut se poser, rester concentré sur son ouvrage. Cependant, les échanges restent centrés sur l’activité et son contenu. L’exercice pour moi consiste à jouer le rôle du miroir reflétant leurs paroles et leurs réflexions, afin de retirer de cet exercice une meilleure connaissance d’eux-mêmes.

La jeune fille, au départ un peu à l’écart de ses discussions, d’abord observatrice, finit par s’ouvrir peu à peu. Celle-ci se montrait bloquée au démarrage : « C’est quoi, une île ? » Cependant, me penchant à chaque étape sur ce qu’elle faisait, elle est allée au bout.

À la fin de l’exercice, chacun a montré et expliqué son île. Chacun a été applaudi.

L’un des jeunes montrait le besoin d’effectuer une pause : besoin de bouger, se déplacer. Il a cependant su attendre la fin de cette étape.

Pause de quelques minutes, qui a constitué en une discussion, les jeunes ne pouvant quitter seuls la pièce.

Troisième étape : nous passons cette fois à l’écriture en tant que telle :

Le jeune doit imaginer une histoire courte, dont il est le personnage principal. L’histoire doit passer sur son île. C’est une histoire au cours de laquelle il doit : marcher, courir, puis s’arrêter net. Nous devons comprendre ce qui le fait marcher, le fait courir, le fait s’arrêter.

L’exercice est difficile, notamment la compréhension des consignes. Cependant, il provoque une discussion tout aussi intéressante : qu’est-ce qui nous fait courir ? La peur ? La peur peut nous figer aussi …

Pour deux d’entre eux, dont la jeune fille, il est nécessaire de passer d’abord par le dessin. Je leur demande de dessiner à la façon d’une bande dessinée les différentes étapes de leur histoire, et de les décrire par des mots en-dessous de chaque image.

Je leur précise à plusieurs reprises que je ne regarde pas les erreurs d’orthographe ou de grammaire.

En cours de séance, le jeune qui manifestait un besoin de pause a cependant remarqué les livres que j’avais innocemment posés sur une table. Il me questionne à leur sujet, notamment vis-à-vis d’un recueil de poèmes d’auteurs divers, et me demande s’il me serait possible de leur en lire un. Je réponds par l’affirmative évidemment, très agréablement surpris de cette demande.

Arrive la fin de séance :

  • Nous ouvrons ensemble la « mallette en bois » qui avait attisé leur curiosité. Il s’agit d’un butaï, j’entame la lecture d’un kamishibaï.
  • Je poursuis par la lecture d’un poème, suite à la demande de l’un d’eux.

Je leur demande leur propre bilan de cette séance. A priori, plutôt positif. L’un d’eux a trouvé le début de séance un peu long, mais après « ça a été mieux ».

En ce qui me concerne, la séance fut très agréable, pleine d’échanges, comme je m’y attendais. Chacun a participé à sa façon, dans le respect mutuel. Je me suis senti accueilli par les jeunes autant que par l’équipe. J’espère qu’ils en retireront quelque chose de constructif, pour eux-mêmes.

08/07/2025 – Valérie Florian pionnière à l’EPM de Quiévrechain - 1ere Intervention

Contexte et organisation

  • Arrivée à 13h30 : parking accessible, casier sécurisé pour sacs et portables.
  • Accueil par le coordinateur du Pôle Activités, et installation dans une salle plus spacieuse que prévue.
  • Matériel apporté : stylos, feutres, feuilles blanches/exercices, livre de l’auteure.

Déroulement de l’atelier (14h15–16h00)

  • Thème : exploration des sept émotions principales (joie, tristesse, colère, dégoût, mépris, peur, surprise).
  • Introduction : présentation d’ADAN, tour de table (prénom, âge, état d’esprit) instauré en mode tutoiement.
  • Exercice marquant : portrait chinois de la colère mené par un adolescent se désignant « innocent », révélateur de son sentiment.

Points positifs

  • Accueil convivial et soutien logistique du personnel pénitentiaire.
  • Climat de confiance instauré malgré l’appréhension initiale de l’intervenante.
  • Pertinence de l’outil des émotions pour engager au moins un participant clé.Difficultés rencontrées
  • Confusion des jeunes : ils s’attendaient à un atelier « jeux de société », d’où déception collective.
  • Présence d’un « leader » perturbateur, défiant l’autorité et démotivant le groupe.
  • Distraction générale : usage d’un jeu de cartes par certains, peu d’intérêt partagé pour l’atelier.

 

Enseignements et ajustements à prévoir

  • Clarifier dès l’invitation le contenu réel de l’atelier pour éviter les attentes divergentes.
  • Adapter les exercices pour les rendre plus immédiatement ludiques et participatifs.
  • Prévoir des stratégies d’animation plus fermes face aux comportements réfractaires, tout en gardant de la souplesse.

Déclencheur émotionnel

  • Un adolescent se présente sous le nom d’« innocent », mot qui résonne comme une explosion au sein du groupe.
  • Portrait chinois de la colère :
    • Couleurs : noir, rouge
    • Film : La Haine
    • Végétal : plante à épines
    • Animal : lion
    • Aliment : piment
    • Odeur : sueur
    • Chanson : « Sale histoire » de Leto

Ce fil conducteur révèle intensément son sentiment de colère et oriente l’atelier vers la reconnaissance émotionnelle.

Gestion du groupe

  • Posture : souple mais ferme pour ne pas être débordée par le leader provocateur.
  • Distractions : un participant sort un jeu de cartes, le groupe peine à se concentrer.
  • “Deal” proposé : remplir 8 cases de la fiche d’exercices pour clore l’atelier – deux acceptent, un reste passif, un continue à provoquer.

 

Valerie florian zoom 1

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Réorientation ludique

  • Intervention d’un jeu de “8 américain” pour canaliser l’énergie ; agitation forte, demandes répétées de calme.
  • Nécessité d’appeler un gardien : quatre jeunes évacués 15 minutes avant la fin pour prévenir tout débordement.

Poursuite individuelle

  • L’éducatrice et l’intervenante restent avec l’adolescente motivée, qui achève presque tous les exercices.
  • Dernier exercice (rédaction de sept phrases) non traité par manque de temps.

Bilan

  • En individuel, l’atelier aurait été plus personnalisé et efficace.
  • Le collectif a favorisé rébellion et manque d’investissement, malgré l’absence de violence.
  • Difficulté principale : manque d’intérêt et cohésion du groupe, plus qu’une question de contenu.

 

Synthèse des apprentissages et perspectives d’amélioration

1. Points appris grâce aux interrogations

  • Chambre individuelle : intimité et hygiène, mais parfois solitude et souhait de communiquer
  • Règles du « 8 américain » en théorie et connaissance du gagnant
  • La jeune femme n’ayant pas participé est restée focalisée sur les exercices 
  • Métiers envisagés : ambulancier, plombier, électricien, maçon, coiffeuse
  • Idée d’inventer un jeu de société pour mineurs en détention
  • Connexions fortes : un détenu « innocent » exorcise un point crucial, et lien authentique avec la détenue
  • 2. Axes d’amélioration pour les futurs ateliers
  • Réserver systématiquement la même salle
  • Préparation en amont
    • Appels entre le coordinateur du Pôle Activités et l’intervenant pour aligner parcours et objectifs

  • Sélection des participants
    • Profil défini selon intérêt aux thèmes
    • Limitation à 4 jeunes + 1 éducateur·trice
    • Deux tranches d’âge ciblées (13–14 ans / 15–17 ans)

Logistique

  • Garantir la présence d’au moins un·e détenue
    • Vérifier la capacité de concentration pour 2 h
    • Afficher le titre de l’atelier sur la porte
  • Méthodologie
    • Suivre la fiche atelier tout en prévoyant un plan B si certaines décrochent

3. Ressource laissée

  • Livre « Dessine-moi un z’anti-héros », Tome 2 : contes illustrés interactifs sur la différence, le respect, le harcèlement, les réseaux sociaux et l’endoctrinement.