2022 - 20 Juin

20 juin 2022 Maison d’Arrêt de Sequedin

Sylvie Bocquet et Brigitte Cassette

Il nous faut attendre dans le hall, encore un peu, toujours patienter. L’attente semble incontournable avant toute intervention en milieu pénitentiaire. Elle précède l’action, se veut indissociable du moment fixé qui nous octroiera ou non le droit de pénétrer dans l’enceinte hermétique.

Après les vérifications administratives incontournables, vient le passage des portillons de contrôle, le dépôt dans les coffres de nos téléphones et de nos sacs. Notre attente s’égrène au fil de la ronde des aiguilles imperturbables du cadran. Ici le temps parait bloqué, interrogatif et indécis, ne sachant que faire de ces minutes superflues, de ces heures additionnelles ternes et sans saveur.

Depuis les années que nous intervenons dans les prisons des HDF, Sylvie Bocquet et moi-même connaissons bien ce sas qui sépare les univers distincts de part et d’autre des hauts murs. Ce passage obligé permet aux émotions des visiteurs de décanter peu à peu, telle la lie se dépose en silence au fond d’une bouteille de vin. Ce temps mort permet à l’intervenant de se conditionner mentalement afin de faire la jonction entre le monde extérieur, bruyant et agité qu’il vient de quitter, et celui du dedans, amorphe et silencieux, dans lequel il s’apprête à s’immerger tout entier.

Le surveillant arrive enfin, essoufflé. Il s’excuse : il y avait des mouvements dans les couloirs. Des détenus qu’il faut emmener au parloir, devant les familles ou face à leur avocat, des prisonniers qu’il faut conduire d’urgence à l’infirmerie ou chez le dentiste. Les aléas ordinaires auxquels les équipes doivent faire face au quotidien.

Nous retrouvons les détenus dans la bibliothèque. Plusieurs cas avérés de Covid ont réduit le groupe inscrit à un trio d’individus. Issus d’horizons divers, ces hommes paraissent ne rien avoir en commun. A travers le livre et la lecture, certains se découvrent quelques affinités…

Je leur expose le but de notre présence ; nous survolons ensemble les différents genres littéraires (roman, nouvelles, essais, poèmes…) ainsi que les divers supports et modes d’expression au moyen de questionnements ludiques. Mon ancien métier de formatrice refait surface. Ils cherchent, ils s’activent. Je leur lis un extrait d’une de mes nouvelles dans laquelle le merveilleux tient une place importante. Ce n’est pas négligeable dans pareil endroit où les rêves sont limités. Ils m’écoutent avec respect et attention, quelques sourires s’affichent sur leur visage, puis je leur conte un poème afin de leur permettre de s’évader en pensées.

Un membre du trio témoigne de ses premiers pas dans l’écriture. Il nous demande des informations utiles à la publication d’un ouvrage. Nous le conseillons au mieux.

Sylvie poursuit l’intervention en présentant son travail de romancière. Avec beaucoup de douceur, elle expose l’origine, le but et le choix de son sujet (guerre politique en Afrique), puis passe à la présentation des personnages et à la lecture de quelques pages du récit. Ils se montrent très intéressés. Nos deux ouvrages sont déposés à la bibliothèque. Nos auditeurs s’en emparent avant de nous saluer. Tous trois nous remercient pour notre intervention. Les hommes se montrent très sensibilisés par le temps que nous leur avons accordé et par les démarches qu’il nous a fallu mettre en œuvre pour venir à leur rencontre.

Ce n’est pas la première fois que j’entends ces aveux de la part des détenus, preuve que le travail de l’ADAN est loin d’être superflu… inviation à d'autres auteurs de se prêter à cet exercice riche en humanité et plein d'enseignements . 

Brigitte Cassette