2019

José Herbert et Isabelle Mariault au CNE de Sequedin le 11 février 2019

Lorsque nous arrivons, nous sommes guidés vers une salle du deuxième étage, proche des cellules. C’est la première fois pour l’un et l’autre que nous aperçevons ce lieu de vie avec ces portes blindées infranchissables. Nous pénétrons dans une petite pièce aux murs blancs, un jeu de tarot traîne sur une table. Il nous faut placer les chaises avant l’arrivée des détenus.

Cette partie de l'établissement pénitentiaire est occupée par ceux qui espèrent obtenir une libération conditionnelle. Pendant six semaines, des psychologues criminologues observent leurs comportements et dialoguent avec eux. Sont-ils réinsérables ? Sont-ils dangereux ? Y a-t-il risque de récidive ? Une commission rend enfin son verdict. C’est finalement le JAP (juge d’application des peines) qui décide ou non d’une remise en liberté. Nous apprendrons le fonctionnement du système de la bouche même des détenus qui sont devant nous, en fin d’intervention.  Ils ne sont pas convaincus de l’efficacité de ces entretiens où ils doivent livrer un peu de leur enfance dont ils doivent aller chercher des souvenirs enfouis et surtout, estiment le jugement du J.A.P. peu objectif et pour le moins, aléatoire. Nous les sentons perplexes quant à leur avenir mais, d’une manière générale,  considèrent qu’ils ont tiré la leçon de leur séjour en prison.

Nous sommes munis à la ceinture d’un boîtier « alarme » très sensible. Celui de José va biper plusieurs fois pendant les deux heures d’intervention, sans conséquences autre qu’un large sourire de la part de tous. Ce n’est pas la première fois que nous intervenons en milieu carcéral. Comme disait Molière : « que diable allons-nous faire dans cette galère ? », sauf qu’il ne s’agit guère d’une galère. Au contraire ! Nous avons devant nous neuf personnes provenant d’horizons divers, très intéressées, très aimables : Paris, Beauvais, Reims, Roubaix, Saint-Dizier, La Réunion, La Guadeloupe. Certains lisent beaucoup, d’autres peu. L’un est passionné par la philosophie et cite Albert Camus, un autre se dit très intéressé par l’étude des langues, il en maitrise d’ailleurs quatre, le français, l’anglais, l’espagnol et l’italien et écrit des poèmes qu’il ne souhaite pas divulguer. Un troisième est lecteur de littérature fantastique. Un quatrième a s’est mis à lire pour lui en se mettant à faire la lecture à ses huit enfants.

Nous présentons à tour de rôle nos productions, sans oublier le côté « personnel ». Qui sommes-nous ? Quels ressorts animent nos doigts sur le clavier ? Qu’en est-il de ce monde fou des écrivains et de l’édition ? Les échanges sont nombreux, judicieux et parfois passionnés. Puis vint le temps du « avez-vous des questions ? », ce temps qui permet toutes les audaces. Et de l’audace il y en eut, toujours dans la bonne humeur, mais avec sérieux. En vrac : les religions - sujet sensible, mais tous s’accordent à dire que la religion ne devrait pas être régie par le pouvoir, mais par le respect de la différence - la tolérance, la vie en prison et la confrontation à la violence à laquelle, ils ne souhaitent pas répondre,  la télévision et ses programmes abêtissants, la modernité qui nous rend un peu plus paresseux chaque jour et qui nous amène à une vie moins authentique, le bilinguisme et l’apprentissage précoce d’une langue en milieu scolaire, la retraite, la langue française et la réforme de l’orthographe, les voyages, la réinsertion difficile et plus particulièrement  pour ceux qui sont seuls à l’extérieur et qui peuvent préférer cette vie « cloitrée » plutôt que la liberté insécurisante,. Ce n’est pas le cas pour ceux qui sont présents. Certains sujets sont très éloignés de la teneur de nos bouquins, mais qu’importe ! Les discussions sont musclées, argumentées, étonnantes, parfois bruyantes, mais toujours respectueuses et souvent teintées d’un chouia d’humour. « Il faut écrire un livre sur la retraite », dit l’un. « Vous êtes sincères et passionnés », dit un autre. « Votre livre devrait faire l’objet d’un film » dit encore un troisième. Trois d’entre eux prennent même les coordonnées de nos blogs et nous promettent d’acheter l’un de nos livres. Nous sommes remerciés chaleureusement par des paroles sincères et des poignées de main. « Merci pour la lumière que vous nous avez apportée » ou encore « Merci pour la fenêtre que vous venez d’ouvrir, ça fait du bien », nous diront-ils en fin de séance. Comme à chaque fois, nous sortons de cette aventure les neurones bousculés par pléthore de sentiments, avec la certitude d’avoir vécu une expérience humaine exceptionnelle et d’avoir accompli en même temps, tels les scouts louveteaux ou autres pionniers, une « bonne action ».   Si nous avons pu leur apporter du bonheur, il est clair qu’ils nous en ont apporté tout autant.