2019

Audrey Ferraro et Hervé Leroy au CNE de Sequedin le 1e juillet

A Sequedin, un autre regard posé sur le monde

« Merci à vous d’être venus jusqu’à nous. »Il est 15 h 56 ce lundi 1erjuillet au Centre national d’évaluation (CNE) de Sequedin. 

Personne n’a vu le temps passer. L’espace de deux heures, rien n’a pesé : ni l’alarme posée à la ceinture, ni les barreaux de la fenêtre qui donne sur une espèce de playground aux lignes jaunes, entre basket et handball. Elle, est venue avec l’un de ses ouvrages : Vélo-Club de Roubaix, au cœur de la légende, édité par Publibook. La préface est d’Arnaud Tournant. 

Lui, a apporté son dernier livre : Ces Gens du Nord qui ont fait l’Histoire, au Papillon rouge éditeur. L’un des détenus s’est lancé dans la lecture, évoque Charles de Gaulle, s’émerveille sur le créateur de la 2 CV, Pierre Boulanger, natif de Sin-le-Noble, ou s’identifie à Raymond Kopa et à Georges Carpentier, le premier champion du monde français de boxe, né et grandi à Lens. Lui aussi a pratiqué le noble art. Lui aussi considère le ring comme une école de la vie.

Mais l’essentiel de la rencontre n’est pas là. Tout passe par le regard, circule dans l’échange, dans cette sympathie au sens grec du terme. 

L’un est épris de philosophie et fait preuve d’une étonnante maturité face à la question kurde en Turquie. L’autre mûrit son projet de restauration, pense aux plats qu’il pourra concocter dès sa sortie. Un troisième n’a plus revu sa famille au Maroc... depuis combien d’années déjà ? Le plus ancien se souvient des parfums de son enfance et craint la pollution dans ce monde qui aura changé lors de sa  libération.

L’essentiel, soudain, n’est plus dans le livre, mais dans la rencontre. Le livre et l’écriture, au demeurant, font partie du quotidien de ces détenus qui purgent de longues peines. L’un avoue s’évader au travers des pages des livres. L’autre écrit lui-même, comme une manière de mieux se connaître, et espère bien être publié quand il sera libre de le faire. Le plus ancien parle de la qualité - et surtout de l’amour – qu’il y a dans les lettres envoyées à son épouse.  

Bientôt, la réalité saute à la figure. A la montre, il est déjà 15 h 56. Il reste juste quatre minutes avant la fin de l’intervention. « J’ai peur de la pollution mais je sais que dans la vie, tout peut changer en fonction du regard que l’on pose sur le monde » dit le plus ancien. Magie de l’instant. Miracle de la rencontre. C’est la plus belle des récompenses pour les deux auteurs de l’ADAN présents ce lundi 1erjuillet à la prison de Sequedin. 

Soudain, l’un des détenus lâche...  « Merci à vous d’être venus jusqu’à nous. »

Hervé LEROY

Audrey FERRARO, auteure de « Vélo-Club de Roubaix, au cœur de la légende », édité par Publibook.

Hervé LEROY, auteur de « Ces Gens du Nord qui ont fait l’Histoire », au Papillon rouge éditeur.

José Herbert et Isabelle Mariault au CNE de Sequedin le 11 février

Lorsque nous arrivons, nous sommes guidés vers une salle du deuxième étage, proche des cellules. C’est la première fois pour l’un et l’autre que nous aperçevons ce lieu de vie avec ces portes blindées infranchissables. Nous pénétrons dans une petite pièce aux murs blancs, un jeu de tarot traîne sur une table. Il nous faut placer les chaises avant l’arrivée des détenus.

Cette partie de l'établissement pénitentiaire est occupée par ceux qui espèrent obtenir une libération conditionnelle. Pendant six semaines, des psychologues criminologues observent leurs comportements et dialoguent avec eux. Sont-ils réinsérables ? Sont-ils dangereux ? Y a-t-il risque de récidive ? Une commission rend enfin son verdict. C’est finalement le JAP (juge d’application des peines) qui décide ou non d’une remise en liberté. Nous apprendrons le fonctionnement du système de la bouche même des détenus qui sont devant nous, en fin d’intervention.  Ils ne sont pas convaincus de l’efficacité de ces entretiens où ils doivent livrer un peu de leur enfance dont ils doivent aller chercher des souvenirs enfouis et surtout, estiment le jugement du J.A.P. peu objectif et pour le moins, aléatoire. Nous les sentons perplexes quant à leur avenir mais, d’une manière générale,  considèrent qu’ils ont tiré la leçon de leur séjour en prison.

Nous sommes munis à la ceinture d’un boîtier « alarme » très sensible. Celui de José va biper plusieurs fois pendant les deux heures d’intervention, sans conséquences autre qu’un large sourire de la part de tous. Ce n’est pas la première fois que nous intervenons en milieu carcéral. Comme disait Molière : « que diable allons-nous faire dans cette galère ? », sauf qu’il ne s’agit guère d’une galère. Au contraire ! Nous avons devant nous neuf personnes provenant d’horizons divers, très intéressées, très aimables : Paris, Beauvais, Reims, Roubaix, Saint-Dizier, La Réunion, La Guadeloupe. Certains lisent beaucoup, d’autres peu. L’un est passionné par la philosophie et cite Albert Camus, un autre se dit très intéressé par l’étude des langues, il en maitrise d’ailleurs quatre, le français, l’anglais, l’espagnol et l’italien et écrit des poèmes qu’il ne souhaite pas divulguer. Un troisième est lecteur de littérature fantastique. Un quatrième a s’est mis à lire pour lui en se mettant à faire la lecture à ses huit enfants.

Nous présentons à tour de rôle nos productions, sans oublier le côté « personnel ». Qui sommes-nous ? Quels ressorts animent nos doigts sur le clavier ? Qu’en est-il de ce monde fou des écrivains et de l’édition ? Les échanges sont nombreux, judicieux et parfois passionnés. Puis vint le temps du « avez-vous des questions ? », ce temps qui permet toutes les audaces. Et de l’audace il y en eut, toujours dans la bonne humeur, mais avec sérieux. En vrac : les religions - sujet sensible, mais tous s’accordent à dire que la religion ne devrait pas être régie par le pouvoir, mais par le respect de la différence - la tolérance, la vie en prison et la confrontation à la violence à laquelle, ils ne souhaitent pas répondre,  la télévision et ses programmes abêtissants, la modernité qui nous rend un peu plus paresseux chaque jour et qui nous amène à une vie moins authentique, le bilinguisme et l’apprentissage précoce d’une langue en milieu scolaire, la retraite, la langue française et la réforme de l’orthographe, les voyages, la réinsertion difficile et plus particulièrement  pour ceux qui sont seuls à l’extérieur et qui peuvent préférer cette vie « cloitrée » plutôt que la liberté insécurisante,. Ce n’est pas le cas pour ceux qui sont présents. Certains sujets sont très éloignés de la teneur de nos bouquins, mais qu’importe ! Les discussions sont musclées, argumentées, étonnantes, parfois bruyantes, mais toujours respectueuses et souvent teintées d’un chouia d’humour. « Il faut écrire un livre sur la retraite », dit l’un. « Vous êtes sincères et passionnés », dit un autre. « Votre livre devrait faire l’objet d’un film » dit encore un troisième. Trois d’entre eux prennent même les coordonnées de nos blogs et nous promettent d’acheter l’un de nos livres. Nous sommes remerciés chaleureusement par des paroles sincères et des poignées de main. « Merci pour la lumière que vous nous avez apportée » ou encore « Merci pour la fenêtre que vous venez d’ouvrir, ça fait du bien », nous diront-ils en fin de séance. Comme à chaque fois, nous sortons de cette aventure les neurones bousculés par pléthore de sentiments, avec la certitude d’avoir vécu une expérience humaine exceptionnelle et d’avoir accompli en même temps, tels les scouts louveteaux ou autres pionniers, une « bonne action ».   Si nous avons pu leur apporter du bonheur, il est clair qu’ils nous en ont apporté tout autant.