2017

 

Valérie Florian et Sylvie Bocquet au CNE de Sequedin le 6 novembre

" À toujours rester sur place, on devient les murs."

Très juste citation, reprise d'un des trois détenus présents, sur l'enfermement sous toutes ses formes. Afin de retranscrire au mieux ce retour d'intervention au CNE de Sequedin, j'ai écrit spécialement ce poème et l'ai illustré par une de mes peintures, bonne lecture.

Le vague à "lames" des murs

D'arrêt se nomme ma Maison.

L'indignation clame mon oraison,

sempiternelles s'avèrent mes saisons,

mes afflictions plombent leurs floraisons.

Unnamed 5

Punitive et salvatrice se dit la prison !

Le temps m'est compté, je "conte" le temps, prix de la location.

La boussole détourne mes points cardinaux, perte d'orientation.

Les glaives des horloges pointent la sentence, l'heure est grave, aliénation.

Cran d'arrêt, le verdict a sonné, la roulette russe vise ma tempe, détonation,

les balles à blanc perforent mon subconscient, implosion.

Une réalité funeste hante mes rêves, désillusion.

Fissures indélébiles de mon cortex, démolition.

Mon passé revolver me mortifie, sanction,

mon présent salutaire purge ma haine et mes peines, punition,

mon avenir me dicte ma conduite, réinsertion.

Tourne la roue d'infortune, rédemption.

Mes témoignages sont source d'inspiration,

les murs murent mon écriture, révélation,

serai-je publié un jour, consécration,

devenir un homme nouveau, réincarnation ?

Mon introspection forcée relève ma condition.

Le monde extérieur via la télévision

me renferme, l'enfer règne, indignation.

Pour la société je ne suis que détestation, humiliation.

Merci aux regards non inquisiteurs, libération,

aux égards balayant mes égarements, compassion.

Merci de rendre visible les " invisibles ", perception,

et crédibles les soi-disant " nuisibles ", identification.

Pudeur de mes états d'âme devant mon fiston,

face aux autres je trompe l'oeil, simulation.

Santé, je garde la pêche en toute occasion,

anti-doux leurre à ma douleur, renonciation.

Mon intimité se dénude, cohabitation,

je me bats dans ce champ d'indi"vision".

Mental tu m'affaiblis, dissimulation,

rien ne doit transparaître de ma désolation,

sous peine de représailles, dénonciation.

Profil bas dans les courettes d'aération, préservation,

recherche d'un parrain "musclor", protection.

Combat perpétuel avec mes injonctions,

qui va gagner mon moi ou mes démons ?

Au suicide, à l'immolation, mon ange gardien hurle non !

L'essence divine ne fera pas de moi un pyromane kamikaze, cynique dérision.

Survis ! s'insurge ma raison.

Libre se veut mon imagination.

Profonde se veut ma réflexion.

Des réponses veulent mes questions.

Voyage intérieur se veut ma méditation.

Teinté d'espoir se veut être mon horizon.

Humanité je te veux sans concessions

pour mon retour à la résurrection.

Valérie Florian


POUR INFO : un des détenus présents (VS) sera publié dans le journal officiel de l'UNESCO en décembre 2017... à ne pas manquer.

Centre pénitentiaire de Sequedin

Quartier des femmes

Le 11 décembre 2017

Intervenants : Brigitte Cassette et Jean-Paul Varlet

 

Cette première découverte du milieu carcéral (pour moi tout au moins, Brigitte étant déjà intervenue plusieurs fois dans différents centres) aura donc été un véritable cadeau (merci l’ADAN).

Parce que connaître par le biais d’un média quelconque la géographie d’une prison ne rend pas compte du labyrinthe, des portes closes, des grilles, des murs… bref d’un univers gigogne où ne respire à priori que l’enfermement.

Dans la petite bibliothèque (petite mais bien fournie, et qui offre une belle palette de romans, de Lévy à Houellebecq…), il aurait dû y avoir une dizaine de détenues, plus la coordinatrice des activités. Les femmes étaient 4, et la coordinatrice était absente. Quatre détenues, ou plutôt trois plus une, Alexandra, qui arriva plus tard et en colère (sa 1ère demande pour un atelier civique avait été refusée, et elle se trouvait avec nous plutôt contrainte).

Brigitte leur a présenté son recueil de contes et nouvelles « Nouvelles à croquer », après avoir expliqué le « métier » d’auteur, et déclamé un remarquable poème (avis personnel mais autorisé !) sur la plume et l’écriture.

J’ai ensuite évoqué mon expérience (ma première expérience !) d’auteur avec mon livre « La lave et la boue », qui s’immisce en 2e partie dans le milieu des SDF.

En face de nous, je le disais plus haut, 4 femmes, mais toutes très différentes : de la jeune black rebelle à la personne âgée un peu confuse et taiseuse, en passant par Amel, qui se réfugie dans la religion, et Alexandra donc, jeune maman « brut de décoffrage ».

Un nombre restreint de participants aide à la convivialité et au partage. Et c’est ce qui s’est produit. On parle des livres, bien sûr, mais aussi de la vie. Et petit à petit, Alexandra s’intéresse à notre démarche, pose des questions, prend un livre, puis l’autre, le feuillette, et finira par écrire les heures d’ouverture de la bibliothèque pour venir y lire ce que nous leur laissions.

Je parlais en introduction d’un cadeau. Et ce cadeau, ce sont aussi et surtout ces personnes, comme vous et moi, même si leur vécu les a emmenées là où elles sont, avec qui nous pouvons échanger, et qui ont des paroles tellement justes et puissantes.

Pour exemple, dans ce quartier des femmes, les portes des cellules sont ouvertes pendant la journée pour que les détenues puissent se retrouver si elles le souhaitent. Et Amel disait que, si elle ne sortait pas de sa cellule et que personne n’y entrait, l’important, c’est que la porte ne soit pas fermée »

Merci !

Jean-Paul Varlet

Centre pénitentiaire Valenciennes, 25 septembre 2017

Jean-François Mercier - Philippe Tabary

Cette séance, la première pour Jean-François, a été très dynamique et vivante ; une douzaine de détenus s’étaient inscrits, dont la plupart suivaient les ateliers d’écriture, et huit d’entre eux étaient effectivement présents, relativement jeunes, d’origine géographique très diverses, essentiellement dans les Hauts de France. Des affichettes avaient été apposées dans l’établissement pour annoncer la séance et inviter les amateurs à y participer (nous en avons vu une dans le couloir central, où passe tout l’effectif.)

Outre les agents d’accompagnement, nous avons pu bénéficier du concours très actif et enthousiaste d’une ancienne intervenante, enseignante en français, fraîchement retraitée et qui continue à intervenir bénévolement parmi les prisonniers. Elle connaissait personnellement une bonne partie des participants et pouvait ainsi rapprocher nos propos de leurs expériences, lectures, travaux d’écriture etc. Tous les participants étaient très motivés, et il est à cet égard remarquable que chacun ait posé une ou plusieurs questions, souvent très pertinentes, variées, reflétant un vécu et une approche différentes et complémentaires de celles des autres. Certains avaient même préparé des questions écrites !

Il est à noter une fois de plus qu’aucun des participants n’avait lu le livre d’un des deux auteurs, pourtant envoyés un mois plus tôt, mais qu’il aurait été difficile de faire circuler entre tous pour lecture préalable, chacun ne disposant que d’une journée pour ce faire. Certains semblaient même ne pas savoir que ces ouvrages étaient là ! En positif, il faut souligner que, pour compenser en partie cette carence, l’intervenante en français avait fait réaliser et distribuer des photocopies des p. 1 et 4 de couverture et du 1° chapitre des deux ouvrages, ce qui a permis à certains de préparer des questions directement en rapport avec l’ouvrage qui l’intéressait (c’est surtout vrai sur le Yémen, les pays arabes, les conditions politiques et la situation stratégique locale de ce pays). La séance a eu lieu, comme la fois précédente, dans la bibliothèque très claire, spacieuse et semblant bien dotée.

Partant de l’expérience de chacun des auteurs (pourquoi écrire ? comment ? quels modèles ? quel bien cela fait ?), et du sujet traité dans son ouvrage, les propos tournèrent autour de la manière de présenter un sujet, sur ce qui pousse vers tel ou tel thème ou genre, sur le lien entre l'auteur et le texte ou les personnages. L’expérience de Jean-François a à cet égard suscité beaucoup de questions, tant elle était vivante, captivante, et abordait de face une réalité méconnue de l’actualité. On évoqua également l’écriture comme méthode, le fait d’écrire ou non directement sur l’ordinateur (JFM) ou au contraire de passer (« sensuellement » dixit PhT) par l’écriture traditionnelle au simple stylo-bille et sur un papier tout ordinaire, avant de transposer sur écran.

Les intervenants ont vécu passionnément cet échange, co-animé avec entrain par l’intervenante retraitée, et la séance s’est achevée dans une franche sympathie et le souhait des différents participants de renouveler l’expérience, pour eux ou pour d’autres. Plusieurs détenus ont semblé décidés, selon leurs dires, à lire au plus vite les deux ouvrages, et en tout cas celui de Jean-François, dont le côté « baroudeur » leur a parlé, d’autant que plusieurs étaient d’origine arabe..

Le SPIP a semblé également très satisfait de cet échange et de son atmosphère à la fois détendue et souvent studieuse, par-delà le niveau évidemment très différent des divers participants. Les deux intervenants, et l’enseignante retraitée, partagent ce souhait !

 

Centre pénitentiaire de Sequedin, 18 septembre 2017

Partrick Malfait

Sollicité en tant qu’Auteur du Nord et disponible pour découvrir un monde nouveau dont les contours m’étaient finalement, jusqu’à ce jour, assez méconnus j’ai répondu favorablement à l’invitation de l’ADAN (Association des Auteurs du Nord) pour rencontrer des détenus au Centre Pénitentiaire de Lille Sequedin.

Certes les clichés habituels avaient du laisser leur empreinte au fin fond de mon être mais j’étais prêt, oui vraiment prêt, pour recevoir et accueillir l’inconnu …

Tout un monde dans le monde … verrouillé et sécurisé au-delà de toute idée … et pourtant perméable !

Ayant garé mon véhicule en toute légalité et « en toute liberté » sur le parking extérieur à proximité immédiate de la modeste porte d’accès de ce très moderne Centre pénitentiaire de Lille Sequedin, j’allais, sans le savoir, car ne pouvant en prendre pleinement conscience, pénétrer dans un univers extra-ordinaire !

Après les contrôles d’identité de routine puis un passage obligé, comme dans un aéroport, par le SAS de détection je pénètre, accompagné par un gardien, dans un hall d’accueil pour visiteurs, avocats et autres intervenants dans l’attente d’être orienté vers la pièce destinée à me recevoir ainsi que les détenus ayant répondu favorablement à l’invitation.

Quelques longues minutes s’écoulèrent sans que rien ne se passe ! Puis vint à ma rencontre un membre de l’équipe de surveillance pour m’annoncer qu’en définitive la présence initialement prévue des 8 détenus, qui avaient annoncé leur participation, allait être remise en cause devant l’émergence de nouveaux impératifs de dernière minute !

Une seule personne allait finalement répondre à l’appel !

Mais quelle personne !

Introduit en sa compagnie dans une des salles prévues à cet effet j’ai entamé notre rencontre sans pouvoir imaginer, ne serait qu’une seconde, ce qui allait advenir !

Agé de 77 ans et doté d’une personnalité hors norme, mon interlocuteur m’introduisit d’entrée de jeu dans un face à face d’une intensité incroyablement puissante tant sur le plan intellectuel qu’émotionnel me relatant avec force détails les multiples péripéties ayant ponctué son existence.

Avec une « lucidité » troublante il se mit à me répertorier toutes les phases les plus marquantes de son parcours de vie avec un sens aiguë de la précision, et dans tous les moindres détails, ne laissant planer aucun doute sur l’origine de tous les forfaits dont il avait été l’auteur.

Remontant jusqu’à la 2nd guerre mondiale en 1940 à sa propre naissance lors d’une rencontre ayant conduit au viol de sa mère juive (d’une très grande beauté) par son père, officier nazi, son histoire me fut ainsi dévoilée sans retenue comme pour m’expliquer en quelques 90 minutes la charge héréditaire insurmontable dont il était devenu, malgré lui, le dépositaire.

J’étais, bien entendu, venu pour partager sur mon livre « le 6ème sens et le 2nd regard » et me retrouvais, bien malgré moi, placé face à lui en qualité de pseudo-juré invité à écouter et à « apprécier », à leur juste valeur, ses propos aussi dithyrambiques que facétieux.

Près de 2 heures s’étaient écoulées lorsque soudain la porte s’ouvrit pour donner accès à un nouvel arrivant aussitôt considéré par moi comme le bienvenu apportant ainsi une bouffée d’oxygène dans un environnement devenu trop contraignant.

D’une nature totalement différente deux nouveaux dialogues s’instaurèrent aussitôt autour de mes 2 interlocuteurs …

La charge du partage venait de changer de camp. Dorénavant nos échanges se révélèrent différents au profit d’un dialogue que la 1ère partie de la rencontre avait rendu difficile voire impossible.

Le contenu de mon livre put être ainsi exposé avec l’œil et l’écoute attentive de nos deux interlocuteurs.

Initialement venu pour « délivrer » le contenu de mon livre j’aurai finalement été « captivé » par la densité des confidences et garderai au cœur l’image de ces deux hommes prêts à sortir coûte que coûte de leur isolement et de leur « enfermement ».

Ne serait-ce pas in fine l’unique but qui se devait d’être recherché ?

Assurément les heures que je venais de vivre me seront apparues aussi irréelles qu’improbables, plongé sans préavis dans cet univers carcéral dont je ne pouvais soupçonner les ressources …

Restera désormais à discerner, avec le temps, la part du réel et de l’authentique au regard de la part de l’imaginaire et de l’onirique … chacune d’entre elles se devant d’être considérée avec autant de respect que de retenue …

Une part de leur « liberté » ne venait-elle pas à point nommé de m’être « délivrée » !

Centre pénitentiaire de Vendin-le-Viel, août 2017

José Herbert et Sylvie Bocquet

Il est plus facile d’entrer dans une prison que dans une école. J’aime à le répéter. Nous entrâmes donc, Sylvie et moi, en espérant pouvoir sortir tout à l’heure. Non ! Je blague. Le bâtiment, situé dans une zone commerciale vouée à la surconsommation, n’est pas vieux. Pas de bruits de ferraille, pas de portail qui claque, pas de voix qui se cognent sur les murs en s’amplifiant ! Portique de détection des métaux. Consigne pour les sacs. Badge, système individuel d’alarme, au cas, peu probable certes, où…De l’électronique dans un univers de béton blanc, gris, terne, avec de longs couloirs et des sas sécurisés. Ai-je vu une couleur sur un mur? Je ne m’en souviensguère. Si ! A la bibliothèque, celle des nombreux ouvrages alignés dans les rayonnages.

Six détenus sont devant nous. Sylvie présente ses deux ouvrages, Voyages croisés Lille Abidjan, Côte d’Ivoire le pays déchiré de mon grand-père, et moi mon dernier, le Grand pied de Berthe. Nous sommes filmés pour la télévision interne de l’établissement, avec notre accord écrit. Nous intervenons à tour de rôle. Nous répondons aux questions très pertinentes des détenus et de la responsable, Honorine. L’ambiance est chaleureuse, parfois bruyante car les gens parlent en même temps. Les interventions, judicieuses, intelligentes, parfois pleines d’humour, témoignent d’un intérêt certain. Des problèmes annexes sont évoqués comme toujours dans ces rencontres : le racisme, les différences de culture, l’influence des médias sur nos entendements, etc.

Deux heures pleines qui passent comme une seconde. Et une question sans réponse qui nous trotte dans la tête à chaque fois que nous intervenons en milieu carcéral: comment ces gens, avec la tête de monsieur tout le monde, souriants, blagueurs, intelligents, très chaleureux dans leurs remerciements à notre encontre, ont-ils pu commettre l’irréparable ? Mystérieux parcours de vie ! Soif de notre part, inassouvie, d’enrichir notre catalogue personnel « d’histoires » à écrire ou à raconter. Nous quittâmes les lieux avec les poignées de mains sincères des détenus et du personnel, particulièrement accueillant. Plus une phrase de l’un d’entre eux, en aparté : « j’ai fait onze ans en Belgique, deux ans en France, il me reste six ans à purger ici, j’ai une femme, des enfants et quelque chose près de Marseille, j’ai hâte de sortir ! » Que répondre ? « Bon courage ! Dans six ans vous serez encore jeune ». Phrases bateau dont on sait l’inutilité.

José Herbert

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Vendin-le-Vieil, le 9 août 2017

Brigitte Cassette et Jean-François Zimmermann

Le Centre pénitentiaire de Vendin est de construction récente. Il a été ouvert en 2014. Prison modèle, en quelque sorte. Aérée, lumineuse et colorée « À la Mondrian », souligne l’un de nos interlocuteurs. « Je m’y sens bien », souligne-t-il, lui qui en a connu d’autres dont une avec des locataires indésirables, des rats dignes de la Bastille d’avant 89.

Les détenus sont peu nombreux et tous logés en cellules individuelles. Mais cela n’a pas empêché quelques événements dramatiques et inquiétants relatés dans les medias.

« Je ne suis pas particulièrement fier de ce que j’ai fait ! ». Il refuse de se laisser filmer, il restera hors-champ. En effet, nos débats avec les détenus seront enregistrés et, après montage, seront diffusés sur la chaine interne de télévision du centre de détention de Vendin. Grand et mince, visage taillé à angles vifs, le détenu, responsable de la bibliothèque, qui dit s’intéresser surtout aux essais, nous assure qu’il se fait un devoir de lire les ouvrages des écrivains invités. Il regrette de constater que « l’administration n’a pas prévu une bouteille d’eau pour vous désaltérer ! ». L’autre détenu, un Cambodgien à la politesse courtoise, se précipite hors de la bibliothèque pour rejoindre sa cellule d’où il ne tarde pas à revenir les bras chargés d’eau, de jus de fruit et de biscuits sucrés. Nous ne périrons pas d’inanition !

Nos premiers échanges portent surtout sur le monde de l’édition, puis nous évoquons notre propre conception de l’écriture, notre œuvre, et enfin nous parlons de l’ouvrage que nous présentons. Nos interlocuteurs sont attentifs, coopératifs et curieux. Au moment de nous quitter, ils nous embrasseraient, s’ils osaient. 

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Intervention au Centre pénitentiaire de Sequedin,  14 août 2017.  

Thierry Moral et Hervé Leroy

Tentative de reconstitution....

« Vous êtes un psychopathe. Vous allez prendre ma place dans la cellule... » Belle mise en abyme d’un détenu par rapport au nouveau thriller de Thierry Moral. La réflexion est pleine d’humour. Reconstitution... Non, ce n’est pas une tentative de reprendre - point par point - tout ce qui s’est passé ce lundi 14 août 2017 au Centre pénitentiaire de Lille – Loos – Sequedin entre 14 h et 16 h, dans la salle des activités culturelles. 

Reconstitution : c’est le titre du nouveau roman de Thierry Moral. L’auteur a donné la parole, chapitre par chapitre, à tous les protagonistes de l’affaire : la Tour B, le boss, le survivant, le meneur, le collège, etc. Implacable, l’action progresse à travers le regard de chacun. Un frisson parcourt l’assistance quand Thierry Moral dévoile : « Ce n’est pas un hasard. Tout a commencé un 15 août. »Devant une dizaine de participants, Moral lit à haute voix le premier chapitre. Tous ont envie de connaître la suite. L’un des participants a lu l’ouvrage. « Il n’y a aucun espoir dans l’histoire.  Même pas une petite lumière à la fin. Ou juste une interrogation. » Oh ! Le plaisir de Thierry de rencontrer un tel lecteur, attentif, précis, précieux. « Je ne fais pas l’apologie de la violence. Ce qui m’intéresse, c’est la mécanique mise en place », souligne l’auteur.

Le plaisir de la lecture à haute voix se poursuit avec Le sport, à la vie, à la mort. Boxe, boxe, boxe... Mots, coups de poing. Il s’agit de l’histoire du boxeur coréen Kim-Duk-Koo, gamin de la rue propulsé sous les feux des projecteurs de Las Vegas. Sur un crochet du droit de son adversaire, il s’éteint en plein championnat du monde face à l’Américain Ray Mancini. « Vous mettez dans vos histoires beaucoup d’humanité », note le même lecteur attentif. Chacun se remémore. Comme si, soudain, Tom Simpson, Ayrton Senna, Thierry Sabine, Daniel Balavoine, Alain Colas, Eric Tabarly ou Marc-Vivien Foe reprenaient vie. « A chaque fois, ce sont des histoires de passion jusqu’au tragique. » Les mots échangés sont d’une grande justesse.

Pour une véritable reconstitution, il faudrait tout reprendre de A à Z. L’arrivée sur le parking du Chemin de la Plaine à Sequedin. Le plaisir de retrouver Thierry et d’intervenir en compagnie de « cet ami de plus de vingt ans ». L’entrée dans le Centre pénitentiaire. Le portique de sécurité. Les portes. La modernité des bâtiments. L’accueil de Mathilde Bault du Service pénitentiaire de probation et d’insertion (Spip) dont c’était le dernier jour de stage à Sequedin. L’attention portée par les surveillants. La fierté d’avoir accueilli l’Orchestre national de Lille. La joie de plusieurs participants de retrouver Thierry Moral, un habitué des lieux. La poignée de main chaleureuse de chacun. Le débat esquissé sur le journalisme et la vérité. Le rapport à l’écriture et à la fiction. La discussion informelle qui se poursuit plusieurs minutes après la fin de l’intervention. Le rapport être à être. Les moues interrogatives. Les sourires. Les « A bientôt ». Les instants privilégiés d’une véritable rencontre.

Un moment rare.  

Hervé Leroy

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Centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil - août 2017

Le Duo "Audrey Ferraro - Thierry Moral" a très bien marché !

Dans le cadre d’une collaboration avec l’ADAN, la rencontre littéraire a eu lieu le mercredi 2 août, à la bibliothèque du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais. Les détenus n’étaient pas nombreux mais les échanges furent de qualité.

Les auteurs ont tour à tour présenté leur ouvrage. Audrey Ferraro a choisi de parler de son roman sur le chemin de Compostelle « Un amour de Camino ». Quant à Thierry Moral, déjà familier des lieux pour être venu une première fois, son choix s’est tout naturellement porté sur son dernier ouvrage paru quelques jours plus tôt, un thriller intitulé « Reconstitution ».

S’est ensuite créé de façon naturelle, un dialogue entre les détenus et les auteurs, sur ce que le livre permet d’apporter d’évasion dans un milieu contraint. Le monde de l’édition a également suscité un vif intérêt : la rédaction d’un manuscrit, les éditeurs, les droits d’auteurs… autant de sujets qui pourront, pourquoi pas, faire l’objet d’autres rencontres !

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Intervention au CNE de Sequedin – 31/07/17 – Sandrine Bataille & Thierry Moral

Premières fois

C’était une première sortie en détention pour Sandrine Bataille et son « Envol ». Une première escapade de « Reconstitution » pour ma part, tout fraîchement délivré du carton. Alors tout s’est déroulé comme une première fois. En réalité, c’est toujours une première fois. Chaque intervention en milieu carcéral est unique.

Après avoir enfilé nos badges - troqués contre notre carte d’identité -, traversé (du premier coup !) le portail et arpenté le dédales de portes et de couloirs en suivant le gardien dont on entrevoyait ses tatouages ; nous sommes arrivés au Centre National D’Évaluation. Une fois installés dans la bibliothèque, la télévision coupée manuellement – plus de piles dans la zappette – la rencontre a commencé.

Très vite, le groupe s’est mis à poser des questions. L’écriture est une véritable préoccupation, passion, un sujet de questionnement... Le « Comment ça marche ? » a vite glissé vers le « Comment on fait ? » L’écoute intéressée était réelle, palpable dans les regards, les fronts plissés, les sourires.

L’extrait de « Reconstitution » leur a rappelé « dehors ». La lecture de « L’envol » de Sandrine également, d’une autre manière. Chacun s’y retrouve, projette des souvenirs, poursuit déjà l’histoire dans sa tête... On croit reconnaître des gens, les connaître. « Vous vous inspirez de la vie pour écrire en vrai ? » Dans le mille monsieur. « Vous savez des histoires ici, il y en a des tas. Des sacrés histoires. » On vous croit sur parole.

Sortie en mode serrage de mains et regards sincères. « Merci d’être venu nous voir. » ou encore « Pour le temps donné... » sont des petites phrases - ou souvenirs que l’on en a – qui font mouche. Nous laissons nos deux ouvrages sur la table. Ils seront lus, nous le savons. La preuve est faite, une fois de plus, qu’il est toujours aussi utile de franchir les frontières, d’aller à la rencontre. Pour sûr ce ne sera pas la dernière fois. Je retourne dans un autre centre pénitencier mercredi, avec le sourire ! Ce sera une nouvelle première fois.

Thierry Moral

 

 

Compte-rendu de la rencontre du 24 juillet 2017 à la maison d'arrêt de Douai

Marie Compagne et Bernard Pignero

C'est le jour J. Bernard Pignero et moi sommes attendus à la maison d'arrêt de Douai pour une rencontre avec les détenus autour de nos ouvrages respectifs. Traduit du français pour Bernard, Escape pour moi. Et là, je réalise que proposer Escape en prison relève presque de la provocation… J'espère qu'on ne m'en tiendra pas rigueur !

Nous verrons bien…

Après les contrôles de routine, une animatrice SPIP nous emmène dans le cœur de la maison d'arrêt. Les grilles se succèdent, on nous confie un talkie walkie, au cas où. Après tout, ce n'est pas un centre aéré ; il peut se passer n'importe quoi. Mais je ne suis pas inquiète. Ce sont des lecteurs que nous allons rencontrer ; et un lecteur, ça ne s'amuse pas à tarir la source de ce qui le relie au dehors. Peut-être suis-je un peu naïve ; je crois à l'humain et aux vertus de la littérature, c'est tout.

On nous indique une salle où nous retrouvons trois hommes ainsi qu'une autre animatrice. Nous serons six pour cet échange qui sera filmé – pour leur réseau interne, nous dit-on, peut-être en vue de motiver d'autres détenus pour des activités à venir. Dès le début, on sent que le moment sera au moins agréable. Bernard se présente. Il a déjà participé une fois à ce genre d'expérience ; il est donc l'ancien ; je suis la novice. Je n'ai rien préparé. Et c'est très bien comme ça. Tout est possible. Tout peut arriver. Je suis ouverte et disponible à tout. J'ai hâte de rentrer dans le vif du sujet. Ce qui vient rapidement. Nos compagnons ont lu nos livres et pris des notes ; ils ont discuté entre eux, préparé l'entretien. Et leurs remarques sont pertinentes. « Pourquoi ce thème de l'homosexualité ? » « Ça a le temps d'écrire, un chef d'entreprise ? » « J'ai trouvé que la fin était un peu rapide. » « Vos alexandrins, c'était un véritable plaisir ! » 

Le plaisir, c'est nous qui le prenons. L'échange est riche, authentique. On passerait volontiers plus de temps avec ces hommes. J'ai envie d'apprendre d'eux. Ce qu'ils ont fait dans une vie antérieure ne m'importe pas. Ils ne sont pas des anges, c'est entendu ; un ange, ça ne s'incarcère pas. Mais on sent la sensibilité et l'intelligence ; leur expérience de vie est unique et on sent que la détention est une punition douloureuse. « Quand vous vivez 22h sur 24 dans une cellule avec quelqu'un que vous n'avez pas choisi, que vous partagez jusqu'au plus intime de votre intimité, il faut comprendre que certains deviennent fous. Le système tel qu'il est pratiqué est tout sauf efficace. » C'est aisé à comprendre, en effet. Heureusement, un quartier de l'établissement est « ouvert », ce qui permet aux détenus de circuler plus librement, mais d'une cellule à une autre, seulement. L'extérieur reste inaccessible. Mais c'est déjà ça… On peut se croiser, se rencontrer, même si ce n'est pas encore l'idéal. « Le plus dur, c'est de ne pouvoir échanger avec personne. Vous savez, ici, le niveau culturel est assez bas. Nous sommes environs 550 détenus. Le nombre de « vrais » lecteurs, eh bien… il est assez limité. Et pour être francs, vous avez les seuls devant vous aujourd'hui. Les autres nous traitent d'intellos parce qu'on a décidé de venir vous voir ! » nous lâche Pascal en souriant. Mais on sent l'amertume et la frustration. L'une des animatrices nous a d'ailleurs informés que certains détenus avaient demandé si participer à cette rencontre allait jouer en leur faveur pour une éventuelle remise de peine… On voit là tout l'intérêt porté aux choses de l'esprit… Mais ceux qui sont là sont bien là. Et on voudrait pouvoir leur apporter davantage…

« Merci beaucoup pour ces deux heures. Vous savez, pour nous, les livres, c'est l'évasion. C'est notre seul moyen de nous échapper un peu», me glisse toujours Pascal, d'un œil complice. J'ai ma réponse. Escape n'était pas une provocation. Juste un moyen d'oublier un peu un quotidien sclérosant.

« Et vous, est-ce que vous écrivez ? »

La question me brûlait les lèvres depuis quelques minutes. Ils lisent, ils ont un regard critique intéressant, ils s'expriment bien, ils ont des choses à dire et du temps à revendre. Personne n'a le monopole de la plume. L'isolement est souvent un besoin chez les auteurs. Ici, ils en disposent plus que de besoin. Alors pourquoi pas l'écriture ?

« Moi oui, j'aime écrire. Des lettres d'amour à ma femme. Des paroles de chanson »

«  En m’inscrivant à un atelier d’écriture thérapeutique, je me suis aperçu que j’avais, disons… des facilités. Et j’aime ça. »

La littérature se niche où elle veut. Qui sait si un jour nous ne lirons pas un opus de l’un ou l’autre, allez savoir… Ce qui est certain, c’est qu’ils ont beaucoup à nous raconter. Et je serais probablement l’une de leurs premières lectrices !

Deux heures ont filé comme une étoile dans la nuit. Une étoile éclairante, dans un sens comme dans l’autre, je l’espère. Un beau moment d’échange entre deux mondes pas si différents, au fond. Le dehors et le dedans se sont rejoints dans un espace-temps différencié. Et chacun est reparti dans son espace en gardant en mémoire un temps de bonheur pur.

Merci aux deux Pascal et Dominique, merci à nos animatrices SPIP pour leur enthousiasme et leur initiative. On ne soigne pas le mal en le coupant de tout ; il faut apprendre à le comprendre et à lui donner l’envie et les moyens de rejoindre la lumière – ou au moins un peu plus de clarté. La culture est un biais salvateur ; la porter au plus grand nombre est une tâche ardue mais peut-être l’effort mérite-t-il d’être tenté.

« Pour ceux qui viendront après nous… », conclut Pascal. « Il faut que les gamins aient d’autres repères que ceux de la prison. Sinon, ils y retourneront toujours. Parce qu’il n’y a plus que là qu’ils se sentent chez eux au final. »

Leur apporter un peu d’espoir en leur offrant une alternative… c’est peut-être là l’une des missions de la littérature. Un roman, ce n’est rien ; mais c’est beaucoup, quand même : quelques heures de liberté, des rues, des paysages à retrouver ou à découvrir, des mots dont on cherche le sens, un horizon hors les murs, des rencontres… C’est une façon de préparer le retour au dehors. Pour le meilleur…

Marie Compagne, le 25 juillet 2017

 

 

 

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