Franck Thilliez avoue tout

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BC : Nous vivons actuellement, en raison du Covid 19, une période unique en son genre, laquelle a généré un ralentissement de l’activité mondiale avec un repli des échanges tant sur le plan économique que sur le plan humain. En phase de création, les auteurs sont généralement habitués à travailler à l’écart, de manière solitaire. En ce qui vous concerne, comment avez-vous traversé cette période de confinement jusqu’au 11 mai ? En avez-vous souffert ? Au contraire, celle-ci a-t-elle été pour vous bénéfique, propice à la création, à la correction de textes ou simplement au repos ? 

FT : En fait, il y a eu deux phases. La première où, comme un peu tout le monde je pense, on se demande ce qui se passe et on l’a l’impression que le ciel nous tombe sur la tête : les mauvaises nouvelles permanentes, l’accroissement exponentiel de l’épidémie, les hôpitaux saturés, tous ces morts… J’étais dans un excès de consommation d’actualités, connecté en permanence à ce qui se passait, et je me suis dit qu’il fallait que je me sorte de là car il n’y avait que des mauvaises nouvelles.  

Alors, je me suis replongé à plein temps dans l’écriture et ça a été un vrai moyen de m’échapper toute la journée. À partir de ce moment, je n’ai jamais autant écrit. J’étais ailleurs, dans l’imaginaire, sur des contrées lointaines avec mes personnages, avant de retomber dans la réalité, souvent le soir. 

Donc, beaucoup de création en cette période et ça continue car, les déplacements étant limités et de nombreuses manifestations étant annulées, j’ai tout mon temps pour écrire mes histoires alors que je devrais être, en ce moment même, par monts et par vaux dans les librairies de France. 

BC : Je ne pourrai faire l’impasse sur la publication d’un de vos livres intitulé « Pandémia » (paru aux éditions Fleuve Noir en 2015) qui traite de ce sujet. Bon nombre d’aspects, sur les ravages causés par la pandémie actuelle, paraissent prémonitoires. Quelles sont les véritables raisons qui vous ont poussé à développer cette thématique à cette époque ? Etait-ce le fruit d’un raisonnement philosophique ? L’anticipation d’une possible réalité qui vous titillait ? Le désir de traiter un sujet grave avec ses incidences sur le genre humain et nos sociétés contemporaines ?

FT : Le sujet des virus m’a toujours intéressé. Les virus génèrent de la peur, de l’angoisse, ils sont partout parmi nous, peuvent tous nous atteindre, renverser le monde, ils sont donc des « candidats parfaits » pour une intrigue policière. Il fallait trouver le moyen d’être différent de ce qui existait déjà en littérature et au cinéma et j’ai trouvé intéressant de coller le plus possible à un scénario plausible, quelque chose qui pourrait réellement se passer dans notre monde d’aujourd’hui. C’est pour cette raison que je me suis rapproché de l’Institut Pasteur de Lille. 

C’est le propre du polar d’essayer de coller au mieux à l’actualité, voire de l’anticiper légèrement, sans sombrer dans la science-fiction. La pandémie que nous vivons est un phénomène évolutif qui a déjà frappé par le passé et qui frappera encore dans le futur. Écrire un roman dans lequel se produit une pandémie n’est donc pas, finalement, une « prédiction » ou un délire de romancier, c’est le choix de faire se dérouler un événement possible dans notre société, d’en comprendre les causes et d’en observer les conséquences sanitaires, sociales, économiques… 

BC : De manière plus légère, comment le « virus » de l’écriture vous a-t-il contaminé ? A quelle période de votre existence ? Quel a été le déclencheur qui vous a poussé à prendre la plume ? Nait-on auteur ou le devient-on ? 

FT : Je ne sais pas si on nait auteur ou si on le devient, mais on ne peut pas se forcer à être auteur. J’ai un jour discuté avec quelqu’un qui m’a dit que, depuis tout petit, il voudrait écrire des livres. Il a fait toutes les études littéraires qu’il fallait et n’a finalement jamais été capable de poser une ligne. Parce qu’il avait fait de l’écriture un but, mais cela ne suffit pas. 

Ecrire, c’est pouvoir inventer des histoires, c’est très lié à l’imagination, à la capacité à créer, à se projeter dans la peau de personnages, à visualiser des décors, sentir des odeurs. Il y a sans doute un peu d’innée là-dedans, mais je dirais surtout que l’imagination, ça se développe et se cultive. 

Mon déclencheur, à moi, ça a simplement été de vouloir transmettre des émotions par des histoires. Je trouvais fabuleux que des auteurs, des cinéastes, des musiciens soient capables de me transporter, de m’emmener dans d’autres mondes, de me faire voyager. J’ai essayé de les imiter. Du jour au lendemain, alors que j’avais mon métier d’ingénieur, je me suis mis devant mon écran, chez moi au soir, et je me suis mis à écrire parce qu’il suffisait d’un ordinateur et d’imagination. Sans me poser de questions ni me demander si j’étais fait pour ça. Pour le reste, ce sont les lecteurs qui décident…

BC : Vous qui abordez si souvent la mort à travers vos récits, comment la définissez-vous à titre personnel ? Est-elle effrayante, synonyme de fin absolue ou d’espérance dans l’au-delà ? 

FT : La mort… Je crois que nous y avons tous pensé, plus que jamais, en cette période de Covid parce qu’elle s’est d’un coup immiscé dans notre quotidien, à tous. Ce qui s’est passé, entre le début de l’épidémie et aujourd’hui, résume pas mal toute la complexité de notre rapport à la mort. Pour les proches d’un disparu de cette maladie, la mort est une épreuve, une injustice, un couperet. Puis sont arrivées ces images où l’on exposait la mort, où on la mettait quelque part en scène, dans les morgues, même les patinoires… Tous ces cercueils alignés… On la montrait au travail, la mort, à travers des images ayant pour seul but de nous effrayer : « Restez chez vous, sinon la mort viendra vous chercher, vous aussi ». La mort n’était plus un phénomène séparé et lointain, elle se matérialisait en cette grande Faucheuse qui s’occuperait de nous si nous pointions le bout de notre nez. Puis elle est devenue un chiffre, une statistique, un outil de comparaison entre les pays : « J’ai moins de morts que mon voisin, je gère mieux la crise ». Un nombre de morts en baisse était un signe positif, un signe « d’espoir », alors que derrière ce chiffre il y avait autant de personnes qui laisseraient une grande blessure dans le cœur de leurs proches… 

On voit donc les multiples visages qu’elle peut revêtir, effrayante, fin de soi, espoir… Il faudrait des pages pour en parler, sans forcément trouver de réponse. En tout cas, dans le roman policier, elle est un vrai personnage qu’il faut traiter et avec lequel il faut vivre… Et ce, me concernant, depuis des années. 

BC : Il me semble que la profession d’écrivain comporte deux phases majeures : une part d’ombre, lorsque l’auteur rédige dans son bureau à l’abri des regards, et une part de lumière, lorsqu’il partage ses créations aux lecteurs, aux journalistes, devant les caméras, sur les salons ou à l’occasion de conférences. De ces deux facettes de votre métier, laquelle préférez-vous ? 

FT : Réponse difficile, car j’aime les deux et aussi, parfois, les deux me rebutent un peu ! Le long tunnel de l’écriture est synonyme de liberté absolue, de création, d’euphorie parfois quand des idées arrivent ou que des éléments s’imbriquent pour constituer une histoire. On se dit « Là, ça marche, c’est génial et les lecteurs vont aimer. » Mais cette partie est aussi une traversée en solitaire, on est seul face à la page blanche, personne ne peut nous aider, nous dire ce qu’il faut faire. À un moment donné, c’est comme une vrai traversée maritime, on n’en voit pas le bout… Puis arrive la terre promise, là-bas, tout au loin, et l’euphorie revient. 

L’autre partie, le partage, les rencontres, c’est la grande bouffée d’oxygène, la libération, comme un poids dont on se décharge, ou, pour en revenir à l’image de la traversée, c’est le marin qui retrouve la civilisation, le monde, la terre. C’est une période que j’aime beaucoup car il y a les lecteurs, les libraires, toutes ces personnes qui attendent vos histoires et qui ne demandent qu’à partager. Au début, c’est génial. Mais je dois avouer qu’après deux ou trois mois à sillonner les routes pour la promo, je n’ai qu’une hâte : retrouver ma solitude ! 

BC : Vous attachez une grande importance à la création de vos personnages. Pouvez-vous communiquer à nos auteurs quelques astuces à prendre en compte et les pièges à éviter pour que nos personnages de roman paraissent plus authentiques ? 

FT : Créer un bon personnage est aussi important que de créer une bonne histoire (d’ailleurs, l’un ne va pas sans l’autre). À mon sens, un bon personnage doit à la fois être un « héros » et un personnage « ordinaire », un équilibre pas évident à trouver. Héros, car il doit avoir un destin, souvent compliqué, qui va être bouleversé et qui va le pousser à surmonter tout un tas de problèmes. « Ordinaire », au sens où n’importe lequel d’entre nous peut s’identifier à lui. Ce personnage est unique, mais finalement, il nous ressemble tous. Pour reprendre l’exemple avec le Covid, nos soignants se sont un peu retrouvés dans la position que je vous décris : « des héros ordinaires ». 

Il est important, également, que ce personnage dégage une empathie immédiate : on doit avoir envie de le suivre dans ses aventures. Si, dès les premières  pages du roman, le lecteur partage les émotions de votre personnage principal, alors il aura envie de continuer sa lecture. Une dernière chose, c’est de savoir de quoi, ou plutôt de qui l’on parle. Un flic de 25 ans qui arrive sur sa première scène de crime ne se comportera pas de la même façon qu’un vieux policier qui a déjà tout vu. Un homme sans enfants n’a pas le même comportement qu’un père, etc. Il faut donc être attentif à ce que le comportement, les paroles, les émotions de vos personnages collent avec sa situation. 

BC : Pour vous, quel est le plus beau cadeau qu’un auteur puisse recevoir de ses lecteurs ? Avez-vous une anecdote à ce sujet ? 

FT : Le plus beau cadeau, je crois que c’est lorsqu’une personne se remet à aimer la lecture grâce à vos romans. Une fois, un monsieur de 50 ans est venu me raconter qu’il n’avait plus jamais lu depuis l’école, qu’il s’était remis à la lecture avec mes livres et qu’il adorait ça. C’est ce que permet la littérature populaire : elle est une rencontre entre un lecteur qui s’ignore et un roman qui vient se mettre sur le bon chemin pour être choisi ! 

BC : A présent que nous sommes déconfinés, quels sont vos projets à courts ou moyens termes ? Cet épisode inédit vous aura-t-il laissé quelques bonheurs ou des regrets ? 

FT : Le confinement n’a rien changé à mes projets, qui sont toujours très décalés entre le moment où je les écris et le moment où ils se matérialisent, que ce soit en livre où à la télé. Je travaille sur un prochain épisode d’Alex Hugo (France 2) avec Niko Tackian (co-scénariste et romancier également), sur mon roman de 2021, sur un nouveau tome de la BD pour enfants « La brigade des cauchemars », ainsi que quelques autres projets. Donc, je ne chôme pas ! Niveau travail, l’épisode du Covid m’a permis finalement d’avancer plus vite, mais c’est tout de même un épisode douloureux, pas tant à titre personnel, mais plutôt pour les différentes catastrophes sanitaires et maintenant sociales qu’il engendre. De nombreux secteurs sont très fragilisés et je pense, bien sûr, à celui du livre qui était déjà dans une situation complexe  avant-même le virus. J’espère de tout cœur que les libraires, les auteurs, tout les acteurs du livre sauront surmonter l’épreuve, nous avons besoin de livres, de culture, d’art pour ne pas sombrer dans l’ignorance… Il en va de nos libertés individuelles et collectives…

Propos recueillis par Brigitte Cassette, mai 2020