Entretien avec Jean Le Boël

Qu’avez-vous ressenti en recevant ce prix ?

J’avais déjà été finaliste en 2018, pour un précédent livre et leurs bras frêles tordant le destin. L’être à nouveau, c’est-à-dire recevoir la reconnaissance renouvelée de tant de poètes que je respecte – le jury est nombreux – m’avait contenté et je n’attendais rien de plus, tant je connaissais la qualité des autres textes en lice.

Ma joie a donc été à la mesure de ma surprise. Elle s’est très vite teintée d’un sentiment ambigu : comment se croire à la hauteur des très grands, distingués avant moi, pour ne citer que quelques disparus, tels Jacques Audiberti, Patrice de La Tour du Pin, Jean Follain, Pierre Reverdy, Andrée Chedid, Jean Joubert ou Henri Meschonnic qui fut mon professeur à Lille ?

J’ai cru pouvoir mesurer combien les académiciens avaient fait preuve d’ouverture d’esprit : ma poésie est lyrique, elle évoque la nature et les gens simples, elle espère pouvoir être goûtée de tout un chacun ; je suis provincial ; les éditions Henry ne sont pas une grande maison parisienne… ma gratitude est donc grande à leur égard : ils montrent par leur choix que chacun de nous doit pouvoir se dire qu’il a une chance d’être entendu, si éloigné qu’il se croie des cercles qui font autorité.

Vous avez publié votre premier recueil de poèmes en 1999. Qu’est-ce-qui vous a donné envie d’écrire de la poésie ?

J’avais commencé d’en écrire dès l’âge de douze ans. Je n’ai surtout jamais cessé d’en lire, puis d’en dire. Je ne pensais pas à être publié, juste à partager, à faire aimer. C’est ce qu’entreprenait l’enseignant que j’ai été, c’est ce que poursuit l’éditeur que je suis devenu. Je n’ai jamais envisagé l’écriture comme une démarche solitaire, plutôt comme une façon de regarder le monde et de vivre avec les autres.

D’une manière plus générale, je souscris à une conception de la poésie qui voudrait que, comme la peinture, comme la musique et la plupart des arts, elle n’apporte pas des réponses, qu’elle aide simplement chacun à formuler des questions et à s’éprouver soi-même.

Les poètes, dans cette perspective, sont des êtres ordinaires, leur chair est la même que celle des autres ; c’est juste la vie et le travail qui leur ont donné une capacité particulière, comme celle d’un danseur, d’un instrumentiste ou d’un artisan.

Question traditionnelle : votre poète préféré ? Pour quelles raisons ?

Nous sommes des bibliothèques et ce serait très injuste de n’en citer qu’un. Chaque circonstance de la vie ou de l’écriture en fait monter à ma mémoire. Mais je peux dire une émotion fondatrice. J’avais cinq ans et un instituteur nous lut et nous fit apprendre La Mort et le Bûcheron de La Fontaine : que de mots difficiles, que de connaissances nécessaires, se récrierait-on de nos jours et on hésiterait même à en accabler un lycéen de seconde ! Quant à le faire apprendre… Mais, en ces années d’après-guerre, nous savions ce qu’étaient les pauvres gens, obligés de ramasser du bois pour se chauffer ; les picardisants que nous étions comprenaient le mot « ramée » et la musique était si belle : j’en fus ému aux larmes et, après toutes années, je ne peux encore le dire sans avoir la gorge serrée. La poésie se vit dans le corps.

Êtes-vous plutôt poésie moderne ou poésie classique ou bien est-ce pour vous un non-sens d’opposer les deux ?

Effectivement, je n’oppose pas les deux. Il me semble que les meilleurs connaisseurs et défenseurs des classiques ne sont pas ceux qui les imitent scolairement. Il y a une évolution des formes esthétiques : Matisse ne peint pas mieux que Poussin, ni moins bien : il peint autrement, sinon, il ne serait pas Matisse. Mais Matisse est nourri de ceux qui l’ont précédé, comme je le suis de tant de poètes. La poésie, selon moi, doit se débarrasser des codes de la prose, notamment de la ponctuation ; elle a bien d’autres ressources que la rime pour chanter : tant d’immenses poètes s’en sont passé, à commencer par Homère et Virgile ; elle...

Mais je ne crois pas que cet entretien doive être consacré à l’exposé d’un art poétique. Je crois préférable de découvrir les poèmes : ils parlent d’eux-mêmes, sans démonstration théorique. Vous souhaitez une prise de position. Je ne m’y refuse pas, mais je ne voudrais vraiment pas accabler ceux dont les choix sont différents des miens. L’essentiel est l’écriture et le partage.

À votre avis, la poésie a-t-elle toujours sa place dans nos sociétés matérialistes ?

Je n’y étais pas, mais je doute que les sociétés aient jamais été autres que matérialistes. Elles existent d’abord pour cela. Cet état de fait n’a pas empêché que naissent des poètes. En tout état de cause, la poésie me paraît un acte de résistance et de solidarité, d’attention à autrui, très nécessaire dans le monde excessivement individualiste et mercantiliste qui est le nôtre.

Quelle réponse donneriez-vous à la question que je ne vous ai pas posée ?

Si votre question signifie bien que vous souhaitez me donner l’occasion d’évoquer un sujet qui me tiendrait à cœur, je me contenterai de vous remercier de votre intérêt et d’encourager chacun à lire la poésie, à la faire lire, à la vivre et, pourquoi pas, à en écrire.

Propos recueillis par Jean-Louis Lafontaine

 

24 août 2020