Interventions en milieu pénitentiaire

 

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Un partenariat s'est installé entre ADAN et l'administration pénitentiaire pour des interventions dans la prison de Dunkerque et celle d'Annoeulin à partir du mois de septembre 2011

 

Avril 2012 - Prison de Douai

Visite à la prison de Douai de Brigitte Cassette, pour ses recueils de poésie, et de José Herbert, pour « la messe bleue ».

Que dire ? Les images et les bruits se bousculent dans ma tête. Je suis entré dans les lieux avec le cerveau formaté pour recevoir un certain type d’information, celui que nous offrent les médias, à savoir le spectaculaire, le sensationnel, le « je pense pour vous ». Comme quoi, une fois de plus il est essentiel de garder sa liberté d’analyse et sa capacité de DOUTER, essentiel de varier ses sources d’informations, surtout en cette période où, à longueur d’antenne, on nous assène des « Vérités », toutes différentes évidemment.

Adoncques, pas de tenues rayées comme les pyjamas de jadis, pas de cris intempestifs dans les couloirs et les cellules, pas de matons au faciès de bouledogue, pas d’Annibal lecter grimaçant derrière une grille, pas de chaines, pas de menottes, pas de boulet aux pieds. Des caméras ? Peut-être mais discrètes. Je n’ai pas remarqué.

Et… Des grilles, mon dieu toutes ces grilles ! Rouillées mais solides. Pas un local, pas un couloir qui n’ait la sienne, aux fenêtres, aux portes, aux gigantesques entrées des passages. Du costaud, toutes cadenassées, et pas avec du matériel de chez Casto, du colossal, des dents, des pênes, des blindages, des crémones, des gâches, des judas, univers surréaliste.

Et… Des bruits permanents, de portes ou grilles métalliques  qui s’ouvrent ou se ferment, de cliquetis de serrures, et le chant des trousseaux de clés qui brinqueballent. Et parfois des bruits de voix, des cris dont on ne perçoit guère la signification, qui résonnent et rebondissent dans les immensités.

La prison de Douai est une vieille dame, qui vit le jour au tout début du 20e siècle. C’est un monument historique. Une plaque contre la façade rappelle qu’ici furent guillotinés des malheureux, victimes de la barbarie nazie.  Les murs sont très hauts, comme des murs de prison, et des bribes de barbelés débordent de leur sommet.

Nous nous présentons à la cabine de l’entrée. Vérification par le planton sur une liste, à partir de nos cartes d’identité. Oui, nous sommes attendus. Nous entrons par une petite porte située sur le côté du portail et nous retrouvons ledit planton dans sa cabine ultra sécurisée. Nous devons lui laisser nos téléphones portables et abandonner nos sacs sur un tapis roulant, comme à l’aéroport de Lille Lesquin, pour qu’ils y soient scannés, puis nous sommes invités à passer par le portique, qui sonne pour Brigitte, à cause de ses boucles métalliques de souliers, et d’une boîte dans son sac, qui sonne pour moi à cause d’une fixation sur le badge que l’on nous a fourni. La moindre molécule de  métal énerve la bête et… le planton. Ensuite, c’est la découverte des couloirs, et l’accueil par la dame responsable des animations culturelles. Accueil sympa. Nous avons droit au café de bienvenue et nous sommes dirigés vers la salle où il faudra dans quelques minutes offrir nos prestations. Nous participons à l’installation des tables et des chaises, aidés par quelques détenus.

Mais pourquoi diable fus-je surpris de voir des détenus installer avec nous, dans la bonne humeur, sans boulet au pied, tables et chaises, après nous avoir serré la pogne ? 

Douze détenus prirent ensuite place face à nous, à table, ainsi que la bibliothécaire, souriante, qui pointe les présents. Je revois l’époque où j’étais invité à participer aux stages de mise à niveau de l’éducation nationale, sauf que cette fois, je suis devant. Mais pourquoi diable suis-je consterné de ne pas apercevoir dans les angles de la pièce des matons armés de mitraillette ?

Brigitte commence. Elle a l’expérience d’une première intervention en prison, moi pas. Pendant une demi-heure elle intéressera un auditoire très attentif, séduit par sa démarche d’auteur et de poète. Elle lit des poèmes et la douceur de ses mots captive l’assemblée. Ensuite elle me passe le relais. Je me lance, je me présente brièvement. Je raconte surtout la maladie de Hirschsprung de ma petite fille Lola, thème de mon dernier bouquin. Les gens sont attentifs, sauf un jeune détenu qui dort sur sa chaise à notre droite. La bibliothécaire a versé une rasade de café à chacun, dans des récipients en plastique, pas de verre évidemment. Mais pourquoi diable suis-je étonné de constater que les douze détenus ont droit, eux aussi, à la tasse de café chaud ?  Quelques questions fusent, l’ambiance est bon enfant, j’ai devant moi un jeune détenu qui connaît la maladie de Hirschsprung, je lui pose la question qui me taraude, êtes-vous médecin ? Oui, répond-il avec un sourire. Mais pourquoi diable suis-je surpris de voir un médecin en prison ? Tout le monde est sympa, attentif, chaleureux. La séance se termine par quelques questions de la part des auditeurs. C’est fini ! Les détenus s’approchent de notre table. J’en oublie que devant moi, est posée un alarme et que si on faisait pour nous égorger, il suffirait d’appuyer sur le bouton rouge pour qu’aussitôt ce soit le branle-bas de combat dans l’établissement. Pourquoi diable ai-je cette pensée saugrenue ?

Et ce sont les poignées de mains pour les remerciements. Je remercie. Elle remercie. Nous remercions, Ils remercient. Ils posent quelques questions, pertinentes, ils prennent en mains nos bouquins, nos publicités, les ouvrent avec précaution, lisent les dédicaces que nous avons écrites sur les ouvrages, font preuve d’enthousiasme, de curiosité. Nous échangeons, librement. Ils aiment la poésie, ils se régaleront, c’est sûr, ils le disent et ils sont sincères, ils lisent et écrivent beaucoup, surtout du courrier pour leur famille, de longues lettres. Mais pourquoi diable suis-je en train de chercher sur leur visage des vilaines traces de leurs méfaits ? Il n’y en a point, ces gens-là sont comme vous et moi. Des jeunes, des vieux, des beaux, des laids, des grands, des petits, des intelligences différentes, des éléments différents de la société. Et des sourires, des paroles anodines, de la chaleur humaine.

            On nous emmena ensuite visiter la bibliothèque de l’établissement. Nous y vîmes des rayons bien fournis, une vie, des allées et venues, des gens installés à lire. Cependant la porte d’entrée fut verrouillée sitôt que nous fûmes entrés dans les lieux. Là, les échanges se poursuivirent, autour des bouquins. Un détenu m’assura qu’il irait voir le blog de « la messe bleue » dès qu’il sortirait, je l’invitai à me laisser un message. Un autre dit qu’il connaissait des gens du village où j’habitais dans le Cambrésis. Un autre blague à propos de mon âge, car il est plus âgé que moi. Un autre me parle de la surpopulation dans les prisons. Les paroles sont libres. Pas de censure.

            Il nous faudra ensuite sortir en nous faisant accompagner, car nous nous perdons dans le labyrinthe des couloirs et des grilles, puis récupérer nos portables à l’accueil et retrouver l’air extérieur, le  crachin et le froid qui sévissent en ce mois d’avril.

            En conclusion, j’aimerais évoquer un roman de Victor Hugo, grand humaniste s’il en est, publié en 1829, titré le dernier jour d’un condamné... à mort j’ajoute car le titre ne le dit pas. Ce génial petit roman nous raconte avec émotion la journée d’un condamné à la guillotine, sa dernière journée donc. L’auteur, et c’est l’une des particularités du roman, ne révèle jamais les motifs qui vont conduire le condamné à l’échafaud. Pourquoi ? Pourquoi négliger cette soif de savoir qui va pénétrer sans nul doute le lecteur avide ? La réponse me semble évidente et tient pour moi en ces quelques mots : « GARDONS-NOUS DE JUGER » 

 

06 décembre 2011 Prison de Dunkerque

Extérieur Minck et tour du Leughenaer,

enceinte de pierre teintée jaune sable près de la mer,

vieille porte en bleu ciel sous les nues grises.

Sous le judas, une fente : nos cartes d’identité y glissent en sésame.

 

Intérieur écrans synoptiques, caissons de consigne, portiques

caméras, doubles portes conjuguées qui s’ouvrent sur …

une petite cour pavée ceinte de bas murs et de treillis barbelés :

quelle est donc cette ferme, qu’y élève-ton dans ces étables inodores ?

 

Surveillants en gros pull de laine bleu marine, galons dorés/argentés :

un équipage de terre-neuvas pour qui le talkie aurait remplacé la pipe ?

Arrivée du SPIP, (au civil Mlle Vereecke) : mais c’est Spirou

- cheveux roux, manteau rouge, bas de laine itou -

accorte et prévenante, nous présente, nous rassure.

 

Entrée dans un petit bâtiment : salle de sport, frise en pixels jaunes, verts, bleus

au fond un grillage protège un mannequin prêt à être boxé ;

trente six tabourets plastiques sans poids disposés en carré

devant deux tables en fer et trois chaises assez fatiguées, crades

(mais nous resterons quasiment debout)

 

L’un après l’autre, sans bruit, furtivement, les sièges se garnissent :

Majoritairement le long du mur formant dossier.

dix-huit paires d’yeux devant nous :

un bras cassé, un obèse, un sosie de Patrick Bruel…

Même uniforme que les matons, dans les tons sombres ou marines.

Nous serrons la main à ceux qui le veulent.

 

Au début, regards fuyants ou vides ou neutralisés

Puis, emportés par l’écoute, réactions timides, affirmations modérées.

Dialogues. Échanges certes un peu convenus (mais comment rompre la glace ?)

Une seule fois, Spip a demandé que le silence revienne


C’est mon tour :

tel le syndicaliste, je me lève devant l’assemblée et lis à voix haute

Mais le virus (corps étranger que n’a pas détecté le portique) m’essouffle.

Sourires devant mon halètement. Encouragements à poursuivre.

Hourras. « Comprenez-vous le ch’ti ? » -  « Allez-y, M’sieu ».

Camamber erre dans Moulins, mon haleine s’éteint.

Applaudissements. Je me lâche : « je suis bien, content d’être ici ».

Oui , c’est vrai et simple : d’être ici, en prison, pour mes frères, avec mes frères en humanité.

 

Jean-Louis LAFON,

 


 

15 novembre 2011 prison de Dunkerque

 

En raison d'une légère méprise (défaut de courriel), nous nous sommes retrouvés, Jean-Denis Clabaut et moi-même, à la Maison d'Arrêt de Dunkerque le 8 novembre alors que nous y étions attendus le 15. Loin de me décourager, cet incident m'a permis de découvrir les lieux que Jean-Denis connaissait déjà. Ce fut pour moi l'occasion de franchir ces hauts murs, lourds de sens et d'interrogation, et de me familiariser avec le bâtiment, la structure d'accueil, ainsi que les mesures de sécurité incontournables (coffres, caméras, portique).

 

Ainsi, la sournoise appréhension qui me titillait depuis quelque temps s'est estompée grâce à ce premier rendez-vous manqué.

 

De fait, lors de notre seconde visite du 15 novembre, je me sentais revigorée et n'avais qu'une hâte, celle de partager ma passion des livres avec les détenus. Ces derniers, au nombre de 23, encadrés par un surveillant, nous attendaient dans la salle polyvalente, espace dont la neutralité nous fait rapidement oublier la spécificité de l'endroit. Après que l'animatrice du SPIP nous ait brièvement présentés, celle-ci nous a quittés en raison d'impératifs professionnels.

 

Jean-Denis a démarré son intervention en situant l'époque des événements historiques traités dans son ouvrage, puis en a lu plusieurs extraits afin d'étayer son récit. Pour ma part, j'avais emporté mon recueil de poésie, afin de diversifier notre offre, et parce que j'avais appris que ce genre littéraire est particulièrement apprécié dans les prisons. J'ai ébauché le métier d'auteur, ses contraintes comme ses possibilités, puis j'ai lu trois textes dont le dernier, relatif à la drogue et propice à la réflexion, me paraissait approprié dans la situation présente.

 

Je craignais à vrai dire quelques regards malveillants ou railleurs, la réalité se chargea de balayer mes préjugés. Les détenus furent attentifs, respectueux. Seuls quatre d'entre eux se montrèrent moins présents, en raison apparemment d'un manque de maîtrise de la langue française, celle-ci n'étant pas leur langue d'origine. Après nos exposés, nous avons conclu l'intervention par un temps de libre échange, l'expression orale étant pour moi tout autant liée au monde l'écrit. Ce moment fut pour eux l'occasion de briser quelques timidités.

 

Je suis certaine que la plupart des détenus ont regagné leur cellule avec de nombreuses images dans la tête résultant de nos lectures. Ce qui m'apparaît positif et libérateur. J'ai remarqué en effet, sur le visage d'un détenu assis au premier rang, la joie lorsque j'évoquais une série de clichés (couchers de soleil, gâteau au chocolat, crayons de couleur, Tahiti, sapin de Noël...) et son approbation d'un mouvement de tête lorsqu'il a répété « ah oui, les crayons de couleur ».

 

Je pense qu'il y aurait beaucoup de bien-être à apporter par la mise en place d'ateliers d'écriture, en parallèle et à moyen terme, pour compléter nos actions. J'en profite pour signaler également que le fonctionnement en binôme me semble idéal. Nous nous « épaulons » d'un coup d'œil complice, d'un rebondissement d'idées.

 

En résumé, beaucoup de barrières sont tombées ce 15 novembre ; les miennes et celle de deux mondes qui se sont rapprochés le temps d'un « arrêt » à Dunkerque.

 

Il va sans dire que je suis partante pour renouveler l'expérience.

 

Brigitte CASSETTE

 

Le 23 septembre 2011 à la maison d’arrêt de Dunkerque

Deux auteurs avaient fait le déplacement pour cette première : Jean-François Zimmermann et Jean-Denis Clabaut.

Bien sûr, c’est une prison. Alors il nous fallut montrer patte blanche pour pénétrer, passer sous les portiques, soumettre nos documents au scanner, mais finalement, rien de plus que dans les aéroports. La maison d’arrêt se trouve au cœur de la ville, bâtiment construit au XVIIIème siècle, qui conserve de cette époque une architecture certes austère, mais qui tisse un lien avec l’histoire, les barreaux et les lourdes grilles modernes en plus.

L’accueil de l’ensemble des surveillants a été courtois, voire même convivial, et grande fut notre surprise de constater que 27 détenus s’étaient inscrits pour cette rencontre, pour une population d’une centaine. De l’avis des surveillants, c’est une fréquentation exceptionnelle (Oui, on dit « surveillant » en prison ; les gardiens sont pour les zoos, et ils sont très susceptibles là-dessus). De fait, la bibliothèque où était prévue l’intervention étant jugée trop petite, c’est dans une petite salle polyvalente que nous fûmes installés. Organisation scolaire classique : une table avec nos chaises derrière, les tabourets des participants s’alignant strictement devant nous en deux groupes, séparés par un passage. Voilà pour les conditions matérielles.

Nous avions prévu de jouer cette partition à deux voix, alternant lectures de passages de nos livres et présentation à la fois de l’association, mais également de l’enchainement d’idées et de situation qui nous avait amenés à écrire.

Dire que la rencontre fut enrichissante est un euphémisme. Très rapidement, nous avons oublié la nature particulière du lieu, mais également celle du public : une forme de café littéraire classique en somme. Nous avons été agréablement surpris par la concentration de nos hôtes, qui ont écouté nos lectures dans un silence cistercien, n’hésitant pas à rebondir sur les extraits lus, les photographies présentées comme support pour l’un des ouvrages. La conversation aurait d’ailleurs pu s’enrichir d’avantage si l’acoustique n’avait pas été aussi mauvaise. Pour la prochaine intervention, nous demanderons une autre organisation que celle mise en place afin de privilégier les discussions. Si peu de participants se sont exprimés, ils étaient pour leur grande majorité très concentrés et attentifs, satisfaits de cette intervention menée pour eux, par des personnes de l’extérieur.

Pour des détenus, l’écrit redevient une activité primordiale. C’est en effet leur unique moyen de communication avec l’extérieur et, de leur avis unanime, les poésies sont leur premier sujet de lecture, utilisées pour témoigner leur affection à leurs proches. Certains avouent écrire souvent, d’autre remplissent des pages qu’ils conservent ou déchirent et, comme l’a dit l’un d’entre eux, le temps carcéral étant plutôt lent, ils trouvent le temps de lire qu’ils n’avaient pas à l’extérieur. Une façon de positiver l’incarcération. A la fin de la présentation, un exemplaire de chaque ouvrage a été remis au détenu chargé de la bibliothèque car, selon quelques-uns, « vous nous avez donné envie d’en savoir d’avantage ».

Une fois la porte de la prison franchie, nous avions tous deux les mêmes sentiments : le moment que nous venions de passer est très particulier, vivifiant et rare. Une expérience que nous sommes prêts à renouveler et à transmettre aux futurs intervenants.