Raphaël Delpard

Il est né en 1942, c’est un enfant de la guerre. Trois ans à la Libération. « Libération », voilà un mot qui ne devait pas signifier grand-chose pour ce gamin de trois ans. La guerre avait laissé des traces dans la vie du couple Delpard. Son père était en apparence présent, mais toujours absent. Toujours ailleurs. Détaché. Comme il fallait que la cellule familiale fonctionne, Madame Delpard prit les choses en mains. Il fallait vivre. Manger, surtout.

Vive et infatigable, elle développe rapidement la petite échoppe de marchand forain qu’elle installe chaque matin sur le marché. Levés dès trois heures chaque matin, les Delpard dressent leurs tréteaux et haranguent les chalands. On apprend à lire, écrire et compter à Raphaël. Le reste ? du superflu. En classe, lorsqu’il ne fait pas l’école buissonnière, il ne se fait pas remarquer. « Je n’étais pas à côté du radiateur, dit-il, plutôt derrière ! » Par contre, il lit, beaucoup, « tout ce qui me tombait sous la main ». Et il griffonne des bouts de poèmes, des morceaux d’histoires. Besoin de se construire un monde intérieur. À la fois timide et culotté, comme il se définit lui-même, drôle et curieux de tout, il ne laisse pas indifférents les gens qu’il côtoie. Le hasard, ou le destin, ou Dieu que personne ne lui a présenté, lui permet de rencontrer Aragon. Ce dernier, intrigué par ce petit bout d’homme un peu gavroche, entreprend alors de lui apprendre à lire et à écrire, c'est-à-dire retenir et restituer sur le papier, sans faute d’orthographe ou de syntaxe, la « substantifique moelle ». « Lis-moi cela », lui intime-t-il. Une fois le texte lu, il lui faut le résumer à voix haute, puis consigner par écrit ce qu’il en a retenu. Après avoir corrigé ses fautes, Aragon l’invite à partager son repas.

Les Delpard ne se préoccupent guère de l’emploi du temps de leur rejeton. Peu à peu, la santé de Madame Delpard se détériore. Elle devient difficile à vivre. Son caractère obsessionnel va en s’empirant et se manifeste en toute occasion. « N’oublie pas d’éteindre la lumière en partant », lui recommandait-elle. « Oui, maman ». À peine la porte franchie, elle revient à la charge et répète son ordre, plusieurs fois de suite, jusqu’au moment où, excédé, Raphaël lui répond brusquement. Elle entre alors en furie jusqu’à se cogner la tête contre les murs, ce qui ne laisse d’effrayer le jeune garçon.

Et puis, il a croisé le chemin d’Anouilh et celui de Jean-Louis Barrault qui lui a sans aucun doute communiqué sa passion du théâtre. Il a vu Brel débuter, celui que Brassens appelait l’abbé Brel, allusion à son accoutrement sévère. Il a fréquenté Ferré, et puis un autre personnage dont on parlera un demi-siècle durant, l’abbé Pierre qui le prend en amitié. Il le suit dans tous ses déplacements à travers l’Europe. Pierre respecte son incrédulité. À l’heure des prières, il lui trouve toujours un prétexte pour l’éloigner, une tâche à accomplir, « Mais, Pierre, je sais me tenir, je ne serai pas choqué d’assister aux prières, seulement, je ne participerai pas, cela ne signifie rien pour moi », lui répond-il.

Il a dix-neuf ans lorsqu’il se fâche avec Aragon. Elsa lui écrira tous les ans, jusqu’à sa mort.

Ensuite, c’est le cinéma. Il devient l’un des collaborateurs de Claude Sautet, puis il travaille avec Jean-Pierre Mocky pour qui il écrit deux scénarii : « l’Albatros » et « Chut ! ». Puis il passe aux commandes. Il fait jouer Galabru, Préboist, Reno, et embauche Luc Besson comme premier assistant. En tant qu’acteur, il est engagé par Godard dans « Soigne ta droite » où il joue le rôle de l’homme d’affaires, aux côtes de Jane Birkin, François Perier et Jacques Villeret. Parallèlement à sa carrière de scénariste et de réalisateur, il écrit plusieurs pièces de théâtre.

Ses deux derniers films : « Les enfants cachés » et « Les convois de la honte », en 2010, sont tirés de deux de ses livres éponymes qui on connu un gros succès de librairie, 70 000 exemplaires pour « Les enfants cachés ».

La vie nous réserve de drôles de surprises ! La saveur de l’inattendu nous aide à consommer l’infâme brouet qu’elle nous réserve parfois, mais elle est jalonnée de multiples rencontres dont certaines sont réjouissantes.

Raphaël Delpard fait partie de celles-là.
   

(Rédigé par J.F. Zimmermann et publié avec l’autorisation de Raphaël Delpard)

Salon aumale 2014 006